La main coup?e (Отрезанная рука)
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Si tel 'etait le d'esir de Juve il faut convenir qu’il y avait parfaitement r'eussi.
`A son cri les joueurs s’'etaient lev'es, et avaient pouss'e des cris.
— La roulette est truqu'ee.
— On nous volait.
— Ah ! c’est abominable.
— Il faudra qu’on rembourse les enjeux de ce soir.
Et pendant ce temps effar'es, bl^emes, la sueur au front, les croupiers s’empressaient :
— S’il vous pla^it, messieurs, mesdames. Ne demeurez pas l`a. Vous avez entendu ? il faut imm'ediatement v'erifier. L’ordre est formel : 'evacuez la salle. Allons, messieurs, mesdames. Un peu de bonne volont'e.
Dix minutes plus tard, dans les salons de jeu, il ne restait plus en pr'esence que Juve, les croupiers, J'er^ome Fandor, puis M. de Vaugreland, furieux, qui gesticulait en hurlant :
— La roulette est truqu'ee, avez-vous dit ? ah ca ! vous ^etes fou, compl`etement fou. Je suis s^ur de mes croupiers. Je suis certain que vous vous trompez.
Mais Juve, d’une voix calme coupa court `a l’'eloquence du directeur :
— Les croupiers ne sont nullement compromis. Ce ne sont pas eux qui ont truqu'e la roulette.
— Qui donc alors ?
— Vous m’en demandez trop, je ne connais pas encore le nom du coupable. C’est d'ej`a joli, il me semble, d’avoir trouv'e la facon dont il op'erait ?
— Oui, si vous avez trouv'e cette facon.
Juve `a nouveau haussa les 'epaules :
— Je suis certain de mon fait.
— Mais enfin, comment ?
— Vous allez voir.
On venait d’'eteindre les grands lampadaires cisel'es. Juve qui semblait tr`es calme les d'esigna :
— Monsieur de Vaugreland, demandait-il, si vous voulez savoir exactement comment je me suis apercu du truquage, du truquage que je vais vous montrer dans deux minutes, il faudrait faire rallumer ces ampoules 'electriques.
Et comme on se regardait, stup'efait de ces paroles, Juve reprit :
— Parfaitement. C’est gr^ace `a leur reflet, `a leur reflet r'ev'elateur, que j’ai pu deviner la chose.
Les lustres furent rallum'es.
— Voici comment j’ai proc'ed'e, reprenait le policier. Monsieur de Vaugreland, vous savez, n’est-il pas vrai, que le 7 sortait depuis quelques jours avec une extraordinaire fr'equence et m^eme, semblait-il, une r'eelle docilit'e ? Il sortait, e^ut-on cru, `a volont'e.
— Oui, mais ?
— Oh, je vous en prie, ne m’interrompez pas. 'Etant donn'ee la facon dont sont faites les tables de roulette, 'etant donn'ee la pr'ecision avec laquelle sont construits ces appareils, dites-moi, monsieur de Vaugreland, quelle pouvait ^etre la seule explication `a ce ph'enom`ene incompr'ehensible en apparence, de la sortie du 7 ?
M. de Vaugreland ne disait rien.
Un croupier, le croupier Maurice, lui, s’empressait de r'epondre, fort int'eress'e par le cours de truquage que Juve semblait vouloir professer :
— Ma foi, monsieur, commenca le croupier, pour faire sortir un num'ero `a la roulette, le proc'ed'e le plus simple c’est, si je ne m’abuse, de d'etruire l’horizontalit'e de la table. Si la table n’est plus parfaitement horizontale, il est bien certain qu’un num'ero doit sortir, toujours le m^eme, celui qui se trouve le plus en contre-bas. Toutefois…
Le croupier s’arr^eta, Juve, qui avait 'ecout'e avec de l'egers signes d’approbation, le pressa de continuer :
— Allez, tout ce que vous dites est fort juste.
— Toutefois, continuait alors le croupier Maurice, il faut bien convenir que l’horizontalit'e des tables est absolument parfaite, quand on les installe et qu’on ne peut pas admettre qu’elle soit truqu'ee.
— Pourquoi cela, s’il vous pla^it ?
— Mais, monsieur Juve, parce que si un truquage de cette nature avait lieu, ce ne serait pas de temps en temps que sortirait tel num'ero, mais perp'etuellement. Jamais un autre num'ero ne sortirait. Un tel truquage serait si 'evident que, certainement, on s’en apercevrait tout de suite et… en tout cas, ce n’est pas ce qui s’est produit cette fois, car, vous en avez 'et'e t'emoin, monsieur, m^eme ce soir, o`u le 7 est sorti avec une fr'equence invraisemblable, d’autres num'eros sont aussi sortis par moments. Donc…
Juve, cette fois, rit franchement.
— Allons, dit-il, ceci n’est pas si mal raisonn'e. Mais vous vous h^atez de conclure, mon ami. D’ailleurs, vous allez voir.
Juve se rapprocha de la table de roulette, appuya les deux mains sur le bord, fait d’acajou massif, puis l`a, tranquillement, comme un professeur parlant `a ses 'el`eves, expliqua :
— Messieurs, ce que l’on vient de vous dire est parfaitement exact. C’est en effet par l’horizontalit'e de la table qu’il faut chercher `a expliquer le truquage. Mais, d’autre part, on vous l’a dit, cette horizontalit'e de la table d'etruite par moments, lorsque le 7 sortait, 'etait certainement bonne, correcte, lorsque le 7 ne sortait pas. Alors ?
Fandor qui, jusque-l`a, n’avait rien dit, r'epondit avec son imp'etuosit'e naturelle :
— Parbleu, cette horizontalit'e peut varier `a volont'e ? De temps en temps elle est absolue et de temps en temps elle ne l’est pas.
— Tr`es bien, Fandor, c’est bien ca.
— Mais c’est impossible, s’exclama M. de Vaugreland. Comment voulez-vous que pendant une partie, et cela sans que personne s’en apercoive, on puisse faire pencher m^eme d’un quart de millim`etre cette table de roulette ? Si c’est cela que vous avez cru voir, monsieur Juve, vous vous ^etes tromp'e.
— Non, monsieur. D’abord, je vous disais qu’il suffisait d’une tr`es minime variation dans le plan horizontal pour que le truquage produise son effet. Je me h^ate d’ajouter que cette variation 'etait si minime, ce soir, qu’elle 'etait absolument imperceptible aux sens. On ne pouvait pas se rendre compte que la table de roulette bougeait.
— Alors, comment l’avez-vous vu ?
— Gr^ace `a un proc'ed'e tr`es simple.
Juve tira de son gousset le lorgnon emprunt'e `a Fandor.
— J’ai vu la table bouger, d'eclara Juve, gr^ace `a ce lorgnon noir.
Juve poursuivit malgr'e les sourires :
— Soupconnant le truc, messieurs, j’ai eu en effet l’id'ee de poser devant moi ce lorgnon et de regarder sur la muraille, bien en face, la tache lumineuse que produisait naturellement son reflet. Qui de nous, ne s’est amus'e, `a faire ainsi voyager sur un mur, avec une rapidit'e tenant du prodige, une tache lumineuse ? Messieurs, le lorgnon plac'e sur la table de jeu envoyait sur le mur un petit reflet. Si la table bougeait, mon lorgnon bougeait, le reflet bougeait aussi. Maintenant, et ceci est de la plus grande importance, je pense que je n’ai pas besoin de vous faire remarquer l’int'er^et du proc'ed'e employ'e et de vous souligner qu’'etant donn'ee la grande distance s'eparant le reflet du lorgnon, le lorgnon pouvait ne bouger que d’une mani`ere imperceptible, le reflet ne s’en d'eplacait pas moins de facon appr'eciable.