La main coup?e (Отрезанная рука)
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— Et c’est ainsi que…
— Oui, monsieur de Vaugreland, c’est ainsi. J’ai vu distinctement `a chacun des coups o`u le 7 sortait que le reflet lumineux que je guettais se promenait sur la muraille, quittait sa place, allait atteindre un point o`u il restait jusqu’au moment o`u le croupier annoncait le num'ero gagnant, puis, lentement, la table revenait `a son point de d'epart.
— Mais, encore une fois, comment ?
— Oh, il y a cinquante mani`eres. Tenez, monsieur, le 7 'etant plac'e comme il l’est, il faut conclure que le m'ecanisme ing'enieux qui soulevait la table de roulette 'etait plac'e de l’autre c^ot'e. C’est-`a-dire en face de moi. Faites soulever une des lames du parquet, vous allez trouver sous elle, j’imagine, une petite vessie en caoutchouc. Supposez qu’`a cette vessie aboutisse un tuyau courant sous le plancher et allant affleurer par exemple, pr`es d’un canap'e ou d’un si`ege `a poste fixe. Supposez maintenant qu’une personne voulant tricher fasse ceci : qu’elle s’assoie sur le si`ege dont je vous parlais, que, n'egligemment et n’ayant l’air de rien, elle place une canne creuse sur l’orifice du petit tuyau. En un geste fatigu'e cette m^eme personne appuie sa t^ete sur sa canne et de la sorte, la communication 'etant faite elle souffle dans le tuyau et gonfle la poire. N’est-il pas clair qu’alors la poire occupant plus de place soul`evera la table de roulette, fera sortir le 7. Et cela `a volont'e ?
L’explication que donnait Juve de l’extraordinaire fr'equence avec laquelle le 7 sortait depuis quelques jours, cette explication qui rappelait dans tous ses d'etails la plaisanterie connue de tous du « plat qui bouge » et que l’on soul`eve en glissant sous une nappe un tuyau en caoutchouc qu’un convive gonfle et d'egonfle pour intriguer les voisins, 'etait `a la fois si simple et si compl`ete qu’une stup'efaction g'en'erale l’accueillit.
— Si ce que vous me dites est vrai, monsieur, s’exclama M. de Vaugreland, si c’'etait ainsi qu’on truquait la roulette il faut avouer que nous vous devrons une grande reconnaissance pour votre enqu^ete. Non, jamais, jamais je n’aurai invent'e, devin'e pareille chose. Mais je vous avoue que maintenant encore…
— Vous ne me croyez pas ? concluait Juve. Eh bien, v'erifiez.
… On souleva une lame de parquet et tr`es exactement, comme l’avait annonc'e Juve on trouva une mince poche de caoutchouc `a laquelle aboutissait un tuyau fort long qui, courant sous le plancher aboutissait `a quelque distance d’un grand canap'e, o`u malheureusement, pendant toute la soir'ee s’'etait assis un si grand nombre de personnes qu’il 'etait bien difficile d`es lors de deviner laquelle d’entre elles aurait pu truquer la roulette.
***
— Juve ?
— Eh bien, Fandor ?
— Savez-vous, vous les avez litt'eralement ahuris ? savez-vous que les voil`a tous persuad'es que vous ^etes un peu sorcier ?
— Et apr`es ?
— Eh bien, Juve, apr`es, savez-vous que si j’'etais `a leur place, `a ces braves gens de la direction, en pr'esence de la merveilleuse d'ecouverte que vous venez de faire, de ce truquage ing'enieux, si j’'etais `a leur place, dis-je, c’est vous que j’accuserais d’avoir trich'e.
Mais Juve 'eclata d’un large rire, haussa les 'epaules, satisfait et l’air gonfl'e d’importance.
Lui et Fandor se trouvaient dans le restaurant ultra 'el'egant de Monaco. Ils venaient d’achever un bon souper et en 'etaient au champagne.
— Bah, fit Juve, tu exag`eres, Fandor… D’abord le sept gagnait avant mon arriv'ee `a Monte-Carlo, ce qui m’innocente. Et ensuite, si, vraiment c’'etait moi qui avais truqu'e toute cette affaire, tu avoueras que j’aurais 'et'e bien sot au moment o`u j’ai renvoy'e aux croupiers tout ce que j’avais gagn'e ce soir m^eme ?
— Plaignez-vous donc, richard.
— Oh, je ne me plains pas.
Juve avait lieu d’^etre satisfait.
Tandis que le policier d'emontrait avec son habilet'e coutumi`ere, son extraordinaire science polici`ere, le truc qui avait permis `a un ing'enieux voleur, encore inconnu, de faire sortir `a volont'e le 7, M. de Vaugreland avait eu une id'ee charmante. Il avait attir'e Juve `a part et l’avait forc'e `a reprendre, `a titre de gratification, tout ce qu’il avait gagn'e le soir m^eme `a la roulette en jouant le fameux num'ero 7.
— Gardez cela, avait dit le directeur, cet argent vous appartient en propre, vous l’avez bien gagn'e.
Et comme Juve se d'efendait, refusait une lib'eralit'e qui lui semblait exorbitante, M. de Vaugreland avait ajout'e :
— Mais si, prenez cette somme, que diable. En vous l’abandonnant, le Casino gagne encore. Ce truc aurait pu lui co^uter bien davantage. Vous n’avez pas de scrupules `a avoir.
Et Juve s’'etait laiss'e faire.
Juve 'etait possesseur maintenant de cent huit beaux billets de mille francs qui, suivant son expression, ne devaient rien `a personne.
Toujours g'en'ereux, d’ailleurs, Juve s’'etait empress'e de dire `a Fandor que cet argent leur appartenait `a tous les deux par moiti'e. Une discussion en 'etait n'ee entre le journaliste et le policier, l’un voulait forcer l’autre `a partager ce petit tr'esor et bien entendu le journaliste avait refus'e obstin'ement.
— Allons toujours souper, avait conclu Juve et ma foi, offrons-nous un festin digne de cette soir'ee.
C’'etait ce festin qu’ils achevaient, vidant coupes sur coupes, ne m'enageant pas les vins g'en'ereux.
Mais tandis que Juve 'etait d’une 'etourdissante gaiet'e, Fandor, lui, demeurait sombre.
C’est qu’`a la v'erit'e, Fandor 'etait effray'e.
Juve ne tarissait pas d’anecdotes sur la roulette. Avec des d'etails fi'evreux, il contait `a son ami toutes les 'emotions qu’il avait ressenties au cours de la soir'ee, alors que la bille venait avec une r'egularit'e stup'efiante se poser sur le 7, alors qu’il voyait enfler, d’une mani`ere prodigieuse, le tas d’or qui repr'esentait ses gains.
— Ah ca, dit-il, `a la fin, savez-vous, Juve, que vous commencez `a m’inqui'eter ? Vous vous emballez d’une mani`ere extraordinaire. Est-ce que par hasard la roulette vous aurait conquis ?
Juve haussa les 'epaules, vida encore une fois sa coupe :
— Ma foi, dit-il, peut-^etre bien.
16 – DAME DE COEUR, DAME DE PIQUE
En suivant l’avenue des Rosiers, toute calme, toute ensoleill'ee, riante et gaie ce matin-l`a, J'er^ome Fandor, qui cheminait lentement, avait peine `a s’imaginer qu’il 'etait dans cette m^eme avenue o`u, quarante-huit heures auparavant, alors que la nuit 'etendait son voile d’ombre sur le paysage alentour, un drame incompr'ehensible et brutal se d'eroulait.
'Etait-il possible que dans un pays aussi d'elicieux, aussi pittoresque, que dans une r'egion de r^eve et d’enchantement comme celle qu’il parcourait, il y e^ut parfois des attaques nocturnes et que le sang coul^at sur les fleurs ?
Il 'etait onze heures du matin.
Fandor avait r'esolu d’aller tout simplement se pr'esenter `a la maison de famille des H'eberlauf et de demander `a voir M lleDenise. Apr`es tout, cette myst'erieuse personne allait peut-^etre le recevoir ?