La main coup?e (Отрезанная рука)
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— Vous allez voir, que ce sera le 14.
Nouveaux pronostics. Puis, la voix du croupier retentit, dominant le murmure angoiss'e :
— Le 7 noir, impair et manque.
Nouvelle pluie d’or, qui s’abat vers Juve. Mais, cette fois, le policier est tr`es p^ale.
Deux fois de suite, il vient de jouer le 7, deux fois le num'ero fatidique est sorti. Co"incidence ? Hasard ?
Troubl'e malgr'e lui, Juve n’h'esite pas. Il jette encore trois louis d’or sur le 7.
— Nous verrons bien.
Autour de la table de roulette, le silence se fait, absolu.
Imperturbable, le croupier annonce encore :
— Le 7 noir, impair et manque. Faites vos jeux.
***
— Juve ?
— Hein ? Laisse-moi.
— Non, venez.
— Pourquoi ?
— Vous avez assez gagn'e.
— Fiche-moi la paix.
— Venez, je vous en prie ?
— Zut, fl^ute.
Mais Fandor ne se tient pas pour battu.
— Combien de fois avez-vous jou'e ?
— Dix-sept fois.
— Et ces dix-sept fois ?
— Le 7 a gagn'e.
— Vous voyez bien que c’est assez. Venez.
— Non.
— C’est tenter le diable.
Ce colloque se poursuit `a voix basse, entre Juve et Fandor, tandis que la bille tourne, folle, soumise aux seules lois du hasard.
— Venez, r'ep`ete Fandor. Je vous assure que cela me fait peur de vous voir jouer ce num'ero et gagner ainsi avec une veine insolente. Combien avez-vous ?
— Je ne sais m^eme plus. Une trentaine de mille francs ? Ou plus.
— Vous allez tout reperdre.
— On verra bien.
— Mais enfin, cela me fait peur.
— Tu n’es qu’un froussard.
Coupant le colloque, la voix du croupier annonce :
— Le 7.
Mais `a ce moment, le croupier a chaud. C’'etait la dix-huiti`eme fois que le 7 sort.
Juve, tr`es tranquillement cependant, prend une poign'ee de louis d’or, les rejette sur le tapis, mise sur le 7.
Or, Fandor poursuit :
— Oui, cela me fait peur, et cela fait peur m^eme `a Ivan Ivanovitch.
En entendant ce nom, Juve a un petit tressaillement.
— O`u est-il ?
— Qui ? Ivan Ivanovitch ? Il est toujours au m^eme endroit, sur le canap'e. Qu’est-ce que cela peut vous faire ?
— Va le retrouver. Ne le quitte pas.
Mais, encore une fois, le croupier annonce :
— Le 7. Faites vos jeux, messieurs, dames.
Juve a le sang au visage.
Ses mouvements sont f'ebriles. Pourtant un sourire flotte sur sa l`evre.
Il est d’ailleurs presque seul `a continuer `a jouer.
Sa derni`ere mise a 'et'e formidable, il a devant lui pr`es d’une centaine de mille francs.
— Continuons, murmure-t-il.
Et il laissait sur le 7 le maximum permis.
Mais cette fois, Fandor est d'ecid'e `a intervenir.
— Vous ne resterez pas l`a, dit-il `a Juve. Je vous arracherai de cette table et de force.
Mais Juve vient de prendre son ami par le poignet et de le forcer `a se baisser vers lui. Il lui souffle :
— Tais-toi donc, idiot. Donne-moi ton lorgnon, et attends le coup suivant.
Fandor s’ex'ecute, sans comprendre.
Il a eu peur de voir Juve jouer le 7, mais il reprend confiance en voyant avec quelle autorit'e le policier lui parle.
`A coup s^ur, Juve doit soupconner quelque chose. Mais quoi ?
Et puis qu’est-ce que cette demande de lorgnon ?
Fandor, abasourdi, tend le pince-nez `a verres noirs qu’il avait achet'e dans la journ'ee pour prot'eger ses yeux, assez d'elicats, des ardeurs du soleil et demande :
— Que voulez-vous faire, Juve ?
— Tu vas voir.
Avec une voix tremblante, le croupier annonce :
— Le 7. Trois impair et manque. Allons, messieurs, dames, faites vos jeux.
Juve mise encore sur le 7.
Mais au lieu de surveiller la roulette, Fandor remarque que son ami l`eve la t^ete et fixement, consid`ere la muraille devant lui.
Il a demand'e le lorgnon de Fandor et voil`a qu’il ne s’en sert m^eme pas puisqu’il l’a plac'e devant lui, `a plat sur le tapis.
— Ma foi, songe le journaliste, je crois que Juve se moque de moi ?
Mais `a cet instant pr'ecis, Fandor est bien forc'e de changer d’opinion. Le croupier annonce d’une voix tonitruante :
— Le 7, trois.
Et il jette vers Juve une liasse de billets de banque.
Or, Juve se l`eve, oui Juve se l`eve d’une seule masse. Le policier para^it radieux.
Il a un geste large, un geste superbe, pour repousser vers le caissier le tas d’or et de billets de banque qui repr'esentent ses gains de la soir'ee, cependant qu’il crie :
— Reprenez cette fortune, monsieur. C’est de l’argent vol'e. La roulette est truqu'ee. Je me fais fort de le prouver. Faites 'evacuer la salle.
15 – UN REFLET SAUVE MONACO
Tout de suite, c’avait 'et'e le brouhaha.
Certes il fallait que Juve f^ut peu au courant des proc'ed'es habituellement employ'es dans les casinos pour avoir agi comme il venait de le faire. Jamais, au grand jamais on n’avait assist'e `a pareil scandale, jamais, au grand jamais, m^eme, on n’en e^ut admis la possibilit'e `a Monte-Carlo.
Si Juve avait d'ecouvert un truquage, ainsi qu’il l’affirmait, il aurait d^u tranquillement se lever, aller en avertir la direction. On e^ut arr^et'e le jeu `a la table de roulette et c’e^ut 'et'e seulement les joueurs une fois partis que l’on se f^ut occup'e de v'erifier ses dires.
Mais Juve savait ce qu’il disait. Il connaissait la mauvaise volont'e qu’apportait M. de Vaugreland `a 'eclairer les scandales qui attristaient Monte-Carlo. Il s’'etait dit qu’il fallait frapper un grand coup, causer un scandale pour s’acqu'erir la sympathie de l’opinion et forcer de la sorte les autorit'es `a aider directement son enqu^ete au lieu de la paralyser, de la n'egliger tout au moins.