La main coup?e (Отрезанная рука)
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Juve et Fandor venaient d’atteindre le Casino.
`A peine les deux amis avaient-ils franchi le perron monumental conduisant `a l’Atrium, qu’ils avaient eu l’impression, `a l’agitation qui r'egnait dans les galeries Nord et Sud, autour de la chambre secr`ete, autour du vestibule conduisant au coffre o`u se trouvait la fortune du Casino, que quelque chose s’'etait produit.
Ils n’avaient, d’ailleurs, pas eu longtemps `a h'esiter. Des huissiers s’'etaient pr'ecipit'es sur eux, parlant tous `a la fois :
— Vite, vite, messieurs, Monsieur le directeur vous demande.
— M. de Vaugreland vous cherche.
— `A la direction, Monsieur Juve, `a la direction.
'Evidemment, le plus grand d'esordre r'egnait.
Juve et Fandor, sans m^eme se consulter, avaient alors pris leur course, gravi en toute h^ate l’escalier conduisant au premier 'etage, travers'e les locaux de l’administration o`u des employ'es causaient, l’air constern'e.
— M. de Vaugreland ?
Juve, `a ce moment, se demandait si le malheureux directeur du Casino n’'etait pas tomb'e sous les coups de Fant^omas.
Et c’est avec un soupir de soulagement qu’il apercut enfin M. de Vaugreland, 'ecroul'e sur un canap'e, dans son cabinet, face livide, yeux hagards, cependant que tout autour de lui, immobiles, muets et froids, 'epouvant'es, s’empressaient les hauts directeurs des diff'erents services du Casino.
— Qu’est-ce qu’il y a ? cria Juve.
D’un seul mot, M. de Vaugreland le renseigna :
— Vol'e, le Casino est vol'e. En allant chercher les encaisses pour la partie de ce soir, nous venons de trouver le coffre-fort forc'e, vid'e, presque vide. Ce sont des millions et des millions que l’on a emport'es.
Juve tituba. Fandor, insouciant, se contenta de faire la moue, puis de remarquer `a voix basse :
— Cela vaut encore mieux qu’un nouvel assassinat.
Mais pr'ecis'ement, `a la remarque de Fandor, M. de Vaugreland se redressa, bondit hors de son fauteuil comme projet'e par un ressort :
— Et ce n’est pas tout, clamait le malheureux directeur. Le vol, ce n’est encore rien. Regardez cette lettre, cette lettre abominable, cette lettre que l’on a trouv'ee dans les caves. Lisez-la, monsieur Juve.
Tout le monde `a ce moment parlait `a la fois. Juve, apr`es quelques instants qu’il occupa `a obtenir le silence n'ecessaire `a la lecture du document, 'evidemment grave, qu’on lui communiquait, se saisit enfin de la lettre que brandissait M. de Vaugreland…
Et cette lettre, il la lut `a haute voix :
Monsieur le directeur, « Je me nomme Ivan Ivanovitch, je suis commandant par la volont'e du tsar, mon ma^itre, du cuirass'e russe leSkobeleff , ancr'e devant votre Casino.
« J’ai l’honneur de porter `a votre connaissance les faits suivants :
« J’ai jou'e `a la roulette, jou'e et perdu non seulement trois cent mille francs repr'esentant ma fortune personnelle, mais encore trois cent mille francs constituant la caisse de mon b^atiment.
« Je n’ai point l’intention d’'echapper au juste ch^atiment que m'erite mon crime, mais j’entends qu’au moins soit rembours'e l’argent que j’ai soustrait `a mon 'Etat, `a la caisse duSkobeleff .
« Ce remboursement, je le veux, vous le ferez.
« Consid'erez donc cette lettre comme un ultimatum. Rendez-moi les trois cent mille francs que j’ai dilapid'es alors qu’ils ne m’appartenaient pas. Rendez-les-moi avant l’aube, ou je braque tous les canons duSkobeleff sur le Casino de Monte-Carlo, que je fais sauter.
« Choisissez :
« Restitution des trois cent mille francs qui repr'esentent mon vol ou bombardement.
Je signe de mes qualit'es, monsieur le directeur :
Ivan Ivanovitch, Commandant duSkobeleff .
La lettre tremblait dans les mains de Juve, tandis qu’il lisait cet 'etrange factum.
— Bigre de bigre, murmurait le policier, c’est qu’il ne s’agit pas de rire. Ce bonhomme a l’air tout `a fait d'ecid'e. Ah ! mal'ediction. Mais, qu’est-ce que cela veut dire ? Ivan Ivanovitch n’est donc pas Fant^omas ? Ivan Ivanovitch n’est donc m^eme pas un complice ?
***
`A coup s^ur, l’'etonnement de Juve en lisant la lettre du commandant du Skobeleff'etait fort naturel.
Mais pourquoi M. de Vaugreland manifestait-il une si parfaite stupeur ?
Cette lettre n’'etait-elle pas celle qu’Ivan Ivanovitch, une semaine auparavant, avait remise au directeur du Casino de Monte-Carlo ?
Il est vrai que M. de Vaugreland, jadis se trouvant en face d’Ivan Ivanovitch venu rapporter les trois cent mille francs pay'es par le Casino, avait paru ne rien comprendre `a la restitution tent'ee par l’officier russe.
Alors, puisque nul ne connaissait l’existence de la premi`ere d'emarche du commandant, qui donc avait recu Ivan Ivanovitch en se donnant pour le directeur ?
Qui donc lui avait pr^et'e trois cent mille francs ?
Quel effroyable march'e avait alors impos'e `a son d'ebiteur ce myst'erieux cr'eancier ?
30 – LE COMMANDANT DU « SKOBELEFF »
… Et pourtant, une animation consid'erable r'egnait toujours au Casino.
C’'etaient dans les galeries le perp'etuel va et vient des promeneurs aux toilettes 'el'egantes, les rires et les propos joyeux qui fusaient d’un groupe `a l’autre.
`A l’extr'emit'e de l’Atrium, juch'es sur les hauts tabourets du bar, s’empressant autour des tables, les amateurs de boissons am'ericaines d'egustaient paisiblement leurs consommations bizarres.
Et cependant que cette animation r'egnait `a l’entour du Casino paradisiaque superbement illumin'e, du milieu des salles de jeu o`u la foule 'etait encore peut-^etre plus nombreuse qu’`a son ordinaire, retentissaient, dans le bruissement de l’or, les perp'etuelles sollicitations des croupiers :