La main coup?e (Отрезанная рука)
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Nouveau silence, puis la voix de Fant^omas. L’insaisissable se parlait `a lui-m^eme :
« Si j’essayais de voir clair ? Qui peut s’en apercevoir ? Bah, risquons le tout pour le tout.
Un jet de lumi`ere troua l’obscurit'e.
L’homme `a la cagoule noire venait de faire, une fois encore, appel `a la petite lampe 'electrique qui ne le quittait jamais.
« Personne ? rien de suspect ? non ? j’avais bien tort de me condamner `a l’obscurit'e.
Fant^omas qui venait de promener le pinceau lumineux sorti de sa lampe tout autour de lui, l’abaissait sur le sol :
Et dans l’aur'eole de la lampe, brusquement, apparut un phonographe.
Le bandit, qui, au moment o`u il allumait sa lampe, 'etait debout, s’agenouilla, se courba sur l’appareil, d'eclencha le m'ecanisme du phonographe. Le disque vibra sous la pointe de diamant du stylet.
Et tout d’un coup, dans le silence de la pi`ece, `a nouveau, les craquements extraordinaires retentirent.
Mais, d`es lors, nul ne se serait tromp'e sur leur provenance. C’'etait assur'ement ces craquements qui 'etaient enregistr'es sur le phonographe, c’'etaient eux que l’appareil reproduisait, c’'etaient eux aussi que Fant^omas comptait en s’'ecriant :
— Six, trois, deux, un. Soit au total le chiffre 6321.
Que m'editait donc le bandit ?
Apr`es avoir maintes et maintes fois, fait d'erouler le disque du phonographe, apr`es avoir, avec une attention extraordinaire, 'ecout'e les craquements qu’il reproduisait, Fant^omas, brusquement se releva, arr^eta l’appareil, puis, souriant, s’'eclairant de la lampe, se dirigea vers le fond de la cave.
— Et maintenant, murmurait Fant^omas, `a nous les millions, `a moi les tr'esors.
Il p'en'etra, ouvrant avec une cl'e qu’il tenait `a la main une porte grillag'ee, dans une seconde cave attenant `a celle o`u il 'etait demeur'e jusqu’alors. Mais cette cave, cette nouvelle cave, ne ressemblait pas `a la premi`ere.
Tout autour de ses murailles couraient une infinit'e de fils 'electrifi'es sans doute. Sur le sol, des ressorts myst'erieux s’apercevaient, une infinit'e d’appareils dont on se demandait l’emploi.
Ce n’'etait point cependant `a ces dispositions bizarres que l’oeil d’un visiteur, si jamais un visiteur avait p'en'etr'e en pareil lieu, se serait arr^et'e. `A coup s^ur, il aurait plut^ot not'e l’extraordinaire, l’'enorme, le gigantesque coffre-fort qui occupait le centre de la pi`ece. C’'etait une armoire de fer, d’apparence impressionnante. Sans doute, si le sol de la cave 'etait jonch'e de trappes, de pi`eges, de dispositifs compliqu'es, c’est que l’on avait voulu mettre ce coffre `a l’abri de toute approche.
Fant^omas, pourtant, semblait n’avoir nul souci de tous ces dispositifs. `A peine entr'e dans la cave, il avait envoy'e les rayons de sa lampe sur le coffre-fort. Il ne semblait plus pouvoir penser `a autre chose qu’aux tr'esors inappr'eciables qui devaient dormir `a l’int'erieur de ce coffre, `a l’abri de la serrure secr`ete en commandant l’ouverture.
Et bient^ot Fant^omas, comme s’il e^ut 'et'e pris d’un vertige, s’'ecriait, grandiloquent :
— Te voil`a donc, Coffre-fort de Monte-Carlo. Source intarissable des gains qui se r'ealisent dans les salons de jeu. Gouffre sans fin o`u s’'ecroulent des fortunes enti`eres depuis toujours et pour toujours. Te voil`a donc, coffre inattaquable, inapprochable et que j’ai approch'e, que je vais attaquer.
Fant^omas interrompit ses paroles pour 'eclater de rire, rire strident, infernal, qui r'esonnait lugubrement sous les vo^utes sonores des caves, puis il reprit, fou d’orgueil :
— Pour p'en'etrer jusqu’`a toi, pour avoir la satisfaction de te voir, pour risquer cette chose impossible et que je vais r'ealiser, qui est de t’ouvrir, de puiser l’or que tu renfermes, d’emporter les liasses de billets de banque que tu prot`eges, rien ne m’a co^ut'e. On avait dit de moi, jusqu’ici, que j’'etais le roi de l’assassinat. On croyait que j’avais atteint les plus hauts sommets du crime, les limites les plus recul'ees de l’audace, erreur. Voici qui devrait me valoir une apoth'eose : Coffre de Monte-Carlo, j’ai tu'e ton gardien, le caissier Louis Meynan, pour avoir ta clef. Coffre de Monte-Carlo, ta clef, j’ai eu la ruse de la rendre `a son l'egitime propri'etaire pour endormir ses craintes. Coffre-fort de Monte-Carlo, il me fallait encore, outre cette clef que j’avais copi'ee, dont je poss'edais le double, ton secret, le secret de ta serrure, ce secret, j’ai su le surprendre, je le poss`ede, ton chiffre, je le connais, le chiffre qui ouvre tes portes de fer, je le d'etiens. Pour te violer, j’ai r'eussi la ruse que nul n’aurait r'eussie, que nul, sauf moi, n’aurait m^eme imagin'ee. Et puis, Coffre auquel j’adresse des discours, Coffre insensible et qui n’est que mati`ere, tout cela t’importe peu, n’est-il pas vrai ? ce qui t’intrigue, si tant est que tu puisses raisonner, c’est de savoir comment j’ai pu surprendre ce chiffre 6321, ce qui me permet d’asservir ta serrure ?
Encore une fois Fant^omas s’interrompit. D’une voix plus douce, il reprenait quelques instants plus tard :
— Ce qui m’ennuie, c’est de songer que Juve ne comprendra jamais rien `a cette affaire. Bah, tant pis. Et cependant je suis s^ur qu’il e^ut applaudi `a mon invention. Ce n’'etait pas mal, v'eritablement, d’avoir song'e `a embusquer un phonographe dans la cave, `a c^ot'e du coffre pour que son rouleau enregistr^at le nombre de craquements que faisait la serrure, lorsqu’on donnait la combinaison du chiffre pour arriver `a l’ouvrir. Non, ce n’'etait pas mal. Mais, qu’importe ? le tout c’est de ne m’^etre pas tromp'e.
Fant^omas posa a c^ot'e de lui, sur le sol, la lanterne 'electrique qui lui servait `a s’'eclairer. De sa poche, il tira une cl'e qu’il introduisit pr'ecautionneusement dans la serrure du coffre-fort. Puis d’une main qui tremblait un peu il commenca `a tourner les boutons molet'es qui amenaient les chiffres formant la combinaison de la serrure.
— Les craquements du phonographe, disait Fant^omas, ont enregistr'e le bruit que fait cette serrure quand on forme la combinaison, j’ai trouv'e le chiffre 6 321, vive Dieu, essayons le 6 321.
La combinaison form'ee, une sueur froide perla sur le front du bandit.
Allait-il pouvoir ouvrir ?
Allait-il r'eellement forcer l’inviolable coffre du Casino de Monte-Carlo ?
Fant^omas, qui se sentait d'efaillir, s’efforca au calme.
Et il avait une telle ma^itrise de lui-m^eme, qu’en quelques secondes, il avait recouvr'e tout son sang-froid. D’une main qui ne tremblait pas, il tournait la clef, une fois, deux fois. Sans bruit, comme un organisme bien entretenu, les rouages de pr'ecision de la serrure fonctionn`erent, puis un d'eclic se produisit, le coffre s’ouvrit `a deux battants.
Alors, 'ebloui, Fant^omas recula de trois pas, n’osant presque contempler les piles de pi`eces d’or, les liasses de billets de banque qu’il avait devant lui, un fabuleux tr'esor, un tr'esor de l'egende.
***
— Lisez, monsieur Juve, lisez. Je vous dis que c’est abominable, que nous sommes perdus, que nous ne pouvons plus nous faire la moindre illusion, que ce soir…
— Mais, calmez-vous donc, nom de Dieu, laissez-moi lire au lieu de parler comme un fou, monsieur de Vaugreland, vous perdez la t^ete.