Le magistrat cambrioleur (Служащий-грабитель)
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Rest'e seul, le faux juge d’instruction, dont le front se marquait d’un pli soucieux, relut la lettre qu’il venait de recevoir :
Monsieur,
Ne comptez pas sur moi aujourd’hui, les formalit'es que j’ai `a remplir et dont vous connaissez la nature me retiendront au Mans jusqu’`a une heure avanc'ee, mais j’irai demain, sans faute, vous trouver `a votre cabinet et d`es lors je me mettrai en r`egle vis-`a-vis de vous,
Antoinette de Tergall.
Fant^omas r'efl'echissait `a la teneur de cette lettre, dont il pouvait seul comprendre le sens exact.
Depuis l’assassinat du marquis de Tergall, la situation 'etait assez tendue entre le bandit et la malheureuse veuve qui se croyait la soeur du juge Pradier.
Tout d’abord, Antoinette de Tergall affol'ee autant par la mort de son mari que par les hypoth`eses soupconneuses et de nature `a la compromettre qu’avait intentionnellement formul'ees Fant^omas-Pradier, s’'etait dit que co^ute que co^ute il fallait supplier le juge d’instruction de ne pas r'ev'eler sa parent'e avec elle, afin qu’il ne f^ut pas oblig'e de se dessaisir de l’affaire.
Et de la sorte, l’innocente s’'etait en somme donn'e vis-`a-vis de son fr`ere, ou du moins de celui qu’elle prenait pour tel, une attitude de coupable.
Puis, les premiers jours de sa tristesse aigu"e pass'ee, la marquise avait r'efl'echi et s’'etait jur'e qu’il fallait absolument dissiper dans l’esprit de Pradier les soupcons qui avaient pu y na^itre et s’y ancrer. Et la jeune femme s’'etait promis d’y parvenir dans le plus bref d'elai.
Une autre question s’'etait 'egalement pos'ee `a son esprit, et, tr`es honn^ete, tr`es droite, la marquise avait d'ecid'e, puisque d'esormais elle 'etait veuve, de se mettre en r`egle par rapport `a son fr`ere, aux int'er^ets si longtemps l'es'es du fait des circonstances.
Antoinette de Tergall avait alors inform'e Pradier qu’elle voulait lui rembourser les cinq cent mille francs de l’h'eritage maternel.
Tant mieux, s’'etait dit Fant^omas.
La marquise avait promis `a son fr`ere de venir ce jour-l`a et Fant^omas y comptait avec d’autant plus d’impatience que la nature des 'ev'enements qui se produisaient lui faisait envisager tr`es s'erieusement la perspective d’un prochain et rapide d'epart. Et le bandit tenait `a s’assurer, au pr'ealable, la possession de cet or.
Au recu de la lettre d’Antoinette de Tergall, le faux Pradier eut peur. Est-ce que par hasard ce pr'etexte ne signifiait-il pas en r'ealit'e un changement dans les id'ees de la jeune femme ?
— Apr`es tout, se dit-il, il ne faut pas se frapper. J’ai encore du temps devant moi, et pour peu qu’elle vienne demain avec les cinq cent mille francs, tout s’arrangera pour le mieux.
Fant^omas, ayant achev'e son caf'e, alluma un cigare et sortit. Il 'etait une heure `a peine et le faux magistrat avait encore quelques bonnes minutes devant lui avant de regagner le Palais de Justice.
Il s’en alla `a pied dans la direction des faubourgs, histoire de faire une petite promenade hygi'enique. Bient^ot il fut dans la campagne. Il cheminait sur la route d'eserte, les yeux baiss'es, l’esprit pr'eoccup'e, lorsque soudain deux individus surgirent de derri`ere un bouquet d’arbres. Fant^omas, en les apercevant eut un sursaut d’'etonnement. C’'etaient Bec-de-Gaz et la m`ere Toulouche, que le faux juge d’instruction, deux jours auparavant, avait fait rel^acher en leur intimant officiellement l’ordre de quitter le pays.
Or, ils n’avaient pas ob'ei.
— Comment se fait-il, interrogea Fant^omas, que vous soyez encore l`a ? Je vous avais pourtant ordonn'e de dispara^itre d’ici.
— Ouais, sans doute, mais ca c’'etait un ordre du juge d’instruction, et comme le « curieux » de ce patelin c’est toi, Fant^omas, tu comprends qu’on a mis tes ordres dans sa poche et qu’on s’est assis dessus sans plus y faire attention.
— Comprends bien ce que je vais te dire, Bec-de-Gaz, je veux que tu t’en ailles, toi, les autres, tous ceux que j’ai mis en libert'e et tous ceux que je l^acherai encore. J’ai des raisons pour ca.
De sa voix nasillarde et chevrotante, la m`ere Toulouche intervint :
— Ca se peut que Fant^omas ait ses raisons pour se d'ebarrasser des aminches, mais les aminches comme Bec-de-Gaz et la m`ere Toulouche ne veulent pas se d'ebiner sans avoir eu leur part de f^ete. Faudrait voir `a raquer avant de nous tirer ta r'ev'erence. Et puis, c’est pas des acomptes qu’il nous faut, c’est le partage.
— Vous savez bien, d'eclara Fant^omas, que j’ai tr`es peu d’argent et que le moment n’est pas encore venu.
— Blagueur, tu as la galette que tes flics ont barbot'e `a cette pauvre Mirette la nuit des arrestations dans le bal public.
— Cet argent, je ne peux pas en disposer, il est consign'e au greffe.
Mais la m`ere Toulouche n’admettait pas ces explications.
— Inutile, commenca-t-elle, de nous faire du boniment, ca ne colle pas. Ca ne colle plus, tu nous as eus bien trop souvent pour que tes histoires de l’autre monde prennent encore chez les vivants, chez les costauds de la bande des T'en'ebreux. Il nous faut de l’argent.
Bec-de-Gaz surench'erit :
— Il nous faut aussi les copains. Rosa doit sortir de prison, tu l’as promis.
— Comme c’est commode, s’'ecria Fant^omas, de vous rel^acher tous, je ferai de mon mieux, mais je vous assure que c’est difficile. Voyons, soyez raisonnables et d’ici quelques jours je vous donne ma parole d’honneur que tout le monde sera satisfait.
— Fant^omas, r'epondit la m`ere Toulouche, on veut bien te faire cr'edit quarante-huit heures encore. S^ur qu’on ne rentrera pas `a Paris d’ici l`a, comme tu l’as command'e, mais on restera bien tranquilles, bien sages dans la r'egion. Tu vas nous donner un peu de p`eze pour qu’on se cale les joues, en attendant, comme des bourgeois.
— Soit, fit Fant^omas, qui dissimulait mal la col`ere qui grondait au fond de son ^ame.
Le bandit tira n'eanmoins quelques billets de banque de sa poche et les tendit `a la vieille receleuse :
— Tiens, voil`a pour toi, tu nourriras Bec-de-Gaz avec.
La vieille empocha l’argent :
— `A la bonne heure ! Fant^omas, je te reconnais… et d’ailleurs il vaut mieux que nous restions bien ensemble. Car, suppose que tu viennes `a nous monter le coup, il pourrait y avoir `a la suite de ca des indiscr'etions f^acheuses pour toi dans le pays. Suppose que quelqu’un vienne `a raconter que M. le juge d’instruction Pradier n’est autre que le c'el`ebre Fant^omas, on se demanderait peut-^etre comment il se fait que le prisonnier de Louvain a obtenu une aussi belle situation. On ferait des enqu^etes, des histoires. Est-ce bien la peine ? Tandis que si tu t’arranges avec nous.