Le magistrat cambrioleur (Служащий-грабитель)
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Fandor semblait du reste s’amuser infiniment.
— Et voil`a, mon vieux Juve, voil`a comment on a des hauts et des bas dans l’existence. Nous nous sommes connus, il n’y a pas encore bien longtemps, voyageant dans le train de luxe pour regagner le Casino de Monte-Carlo o`u nous allions tous deux faire la noce. Aujourd’hui, vous et moi, nous nous retrouvons entre deux gendarmes… Que voulez-vous ? Il faut se faire une raison, Juve.
— Assez, Fandor. Dis-moi plut^ot comment il se fait que tu es arr^et'e. La derni`ere fois que je t’ai vu, `a la prison de Louvain, rien ne laissait supposer…
— Allons, Juve, un peu de patience, et ne m’interrogez pas. Je vais tout vous expliquer. D’abord, je ne suis pas arr^et'e.
— Pas arr^et'e ? Qu’est-ce que tu me chantes ? Ces deux gendarmes qui t’accompagnent ?
— Ces deux gendarmes, ne sont pas des gendarmes, mais bien vos excellents amis, nos excellents complices, L'eon et Michel, d'eguis'es en gendarmes, tout comme je suis d'eguis'e, moi, en prisonnier.
— L'eon et Michel ? Ah c`a, mais je deviens fou.
— Le fait est, avoua le journaliste, que vous pouvez ^etre surpris. Bon, 'ecoutez-moi, Juve, les minutes pressent, car, apr`es tout, on ne sait pas ce qui peut arriver. Vos deux gendarmes peuvent se r'eveiller, il faut que je vous mette au courant. Mon bon Juve, quand je vous ai vu `a Louvain, vous m’avez dit : « Obtiens co^ute que co^ute que je sois rapidement extrad'e. » Bien. Je me suis d'emen'e. L’ordonnance d’extradition a 'et'e sign'ee il y a cinq jours. C’est pourquoi vous ^etes extrad'e.
— En effet. J’ai parfaitement devin'e que c’'etait `a tes d'emarches que je devais d’^etre enfin extrait de la prison de Louvain.
— Bougre de nom d’un chien, ne m’interrompez pas. Votre ordonnance d’extradition sign'ee, Juve, je rapplique imm'ediatement `a Saint-Calais pour surveiller la marche des 'ev'enements. Or, savez-vous ce que je d'ecouvre `a Saint-Calais ?
— Non. Quoi ?
— Que le juge Pradier a la t^ete trop petite.
Et comme Juve se taisait, l’air abruti, par l’extraordinaire affirmation de J'er^ome Fandor, le journaliste poursuivit :
— Parfaitement. Mais il faut que j’'eclaire ma lanterne. Mon bon Juve, quand les affaires de Saint-Calais ont commenc'e, il y avait un juge d’instruction qui s’appelait M. Morel. `A ce juge d’instruction mis `a la retraite a succ'ed'e un autre juge d’instruction nomm'e Charles Pradier. Je ne vous cacherai pas que, les premiers jours, ce Charles Pradier a 'et'e extr^emement sympathique. Une semaine pourtant apr`es sa nomination, je ne pouvais plus le sentir.
— Je ne comprends rien du tout `a ce que tu me racontes.
— Ca ne fait rien, 'ecoutez-moi toujours. Donc ce Charles Pradier m’est devenu antipathique, et cela pour deux raisons : la premi`ere, qu’il refusait de se laisser interviewer par moi, qu’il me fuyait presque, la seconde, qu’il mettait une mauvaise gr^ace extr^eme `a presser votre extradition. Comprenez-vous, Juve ?
— Je vais peut-^etre comprendre.
— De l`a `a me m'efier de ce Pradier, il n’y avait qu’un pas. Ce pas, si j’ose dire, je l’ai saut'e `a pieds joints. `A ce moment, dans l’ombre, sans avoir l’air de rien, j’ai multipli'e les enqu^etes. On m’a vu `a Mont-de-Marsan, poste pr'ec'edent du nomm'e Pradier, o`u j’ai appris bien des choses int'eressantes.
— Quoi ?
— Oh, ce serait trop long `a raconter. Qu’il vous suffise de savoir ceci : hier, au moment m^eme o`u votre ordonnance d’extradition 'etait d'efinitivement mise en r`egle, je suis arriv'e `a prendre un chapeau melon ayant incontestablement appartenu au juge d’instruction Pradier. Or, Juve, ce chapeau, ce chapeau truqu'e, ce chapeau que j’ai ramen'e `a sa v'eritable dimension en enlevant des bandes de papier qui en garnissaient la coiffe, ce chapeau m’a convaincu que le Pradier, le Charles Pradier de Saint-Calais, avait la t^ete plus petite que le Charles Pradier de Mont-de-Marsan.
— Mon Dieu, tu vas me rendre fou avec tes histoires, Fandor, qu’est-ce que tu veux dire ? Parle.
Mais Fandor ne r'epondit pas.
L’un des gendarmes venait de se remuer, d’ouvrir les yeux. Juve et Fandor, toutefois, apr`es quelques minutes d’intense 'emotion, se rassur`erent. Le gendarme ayant jet'e un regard soupconneux autour de lui n’avait rien apercu de suspect, referma les yeux, se remit `a ronfler.
J'er^ome Fandor reprit :
— Voil`a, Juve. C’est quelque chose de grave, de terrifiant, et je vous prie de noter que je n’en suis pas certain. Toutefois, il 'etait bon de vous pr'evenir.
— Parle.
— Eh bien, Juve, je suis persuad'e que le Pradier, le Charles Pradier qui est `a Saint-Calais, est un faux Charles Pradier. Qui est-ce ? Je n’en sais rien, je n’ose pas l’imaginer.
— Pourtant, ca ne peut pas ^etre…
— Juve, retenez bien ceci : le Pradier qui est `a Saint-Calais a tout fait au monde pour que vous ne soyez pas extrad'e, ce qui est d'ej`a grave. Ensuite, il a remis hier en libert'e, j’ai pu m’en assurer, deux individus qui sont en ce moment en train de vous attendre `a Connerr'e, et qui n’ont qu’un but : tenez-vous bien, Juve, vous emp^echer de parvenir jusqu’`a Saint-Calais.
— Mais tu parles chinois, sapristi.
— Je ne parle pas chinois du tout, je parle francais. Juve. Je vous dis que, soupconnant Charles Pradier d’avoir des raisons sp'eciales pour ne point vouloir que vous soyez extrad'e, je me suis arrang'e pour surveiller ses faits et gestes. Il a remis en libert'e, hier, l’apache B'eb'e et l’autre que nous connaissons sous le sobriquet de l’'El`eve. Ces deux individus sont d'ecid'es `a vous faire 'evader d’abord, `a vous tuer ensuite, et si moi je suis ici, mon brave Juve, c’est tout simplement parce qu’il me semble absolument n'ecessaire que nous 'evitions votre 'evasion d’abord, votre assassinat ensuite.
— Mais enfin, comment vas-tu faire ? comment pensent-ils me faire 'evader ?
— Ne vous inqui'etez de rien.
Le journaliste ne put ajouter un autre mot, le train s’immobilisa `a l’entr'ee d’une station, les gendarmes se r'eveill`erent, les gendarmes de Juve, h'elas, car ceux de Fandor n’eussent pas 'et'e g^enants, ils se r'eveillaient si bien que les deux amis ne purent plus 'echanger la moindre parole.
***
— Cavale voir un peu, mon poteau, viens-t’en jusque sous ce wagon ; d’abord on sera `a l’abri, et ensuite on pourra surveiller l’arriv'ee du train, sans se faire remarquer. T’as toujours ton rigolo ?