ЖАНРЫ

La livr?e du crime (Преступная ливрея)
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'Etrange spectacle, bien banal pour un Parisien, mais toujours amusant pour un 'etranger, que celui des cabarets de nuit montmartrois. Dans une pi`ece o`u trente personnes seraient mal `a l’aise, quatre-vingts consommateurs et plus, parfois, s’entassent les uns sur les autres pour avoir la joie de s’envoyer dans la figure les bouff'ees des cigares invraisemblables qu’ils fument, pour hurler ensemble des chansons idiotes et contempler d’un oeil excit'e les tr'emoussements 'epileptiques de quelques danseuses volontaires, femmes empanach'ees ou ballerines en tutu, se tr'emoussant au milieu des tables, dansant entre elles, dansant avec qui veut, dansant sans s’occuper de l’accompagnement, sans pr^eter attention `a un chanteur comique qui hurle quelque romance `a sa facon et s’interrompt parfois, pour sauter sur les genoux de quelque jeune Br'esilien en goguette, ou mieux, de quelque vieux monsieur, et cela pour solliciter une cigarette, un verre, autre chose aussi parfois.

On respirait mal au Crocodile. Les ^acres relents du tabac se m^elaient aux senteurs de la poudre de riz, de l’eau de Portugal et du patchoulis. Il faisait chaud. La poussi`ere montait des tapis. L’orchestre n’arr^etait pas, coups de poing sur le tympan. Les laquais en bas de soie, semblables `a des suisses d’'eglises, au col brod'e d’un crocodile d’or, tentaient vainement d’asseoir ou de renvoyer la foule des f^etards.

Backefelder, au premier coup d’oeil, avait tressailli.

— Oh, oh, murmura l’Am'ericain, l’endroit il 'etait gai tout `a fait et certainement cela 'etait unique et parisien beaucoup.

Mais, d'ej`a, le g'erant s’empressait :

— Ces messieurs viennent pour consommer ou pour souper ?

— Pour souper.

En d'epit de l’orchestre, des danses, d’une romance qu’une n'egresse roucoulait avec conviction, le g'erant hurlait d’une voix de stentor :

— Une table deux couverts pour un souper. Voyez cela, 'Emile, `a vous.

Juve et Backefelder n’eurent qu’`a suivre un ma^itre d’h^otel digne, froid, indiff'erent au vacarme, un ma^itre d’h^otel qui prenait les femmes par les 'epaules et les 'ecartait en homme investi de hautes fonctions, pour gagner rapidement une petite table situ'ee le long de la banquette et o`u, `a tout hasard, 'etait d'ej`a d'epos'e un grand seau d’eau rempli de glace o`u se frappaient deux bouteilles de champagne haut collet'ees d’or. Ni Juve, qui n’y entendait pas grand chose, ni M. Backefelder, qui y entendait encore moins, n’eurent `a d'ecider. Le ma^itre d’h^otel leur dit leur menu :

— Aspic au foie gras ? Oui. Buisson d’'ecrevisses ? Tr`es bien. Des assiettes `a l’anglaise ? Non. Un perdreau aux choux ? Une glace ? Non pas ? Bien. Desserts assortis. Fruits ? du champagne, naturellement, monopole brut, je pense. Entendu, messieurs, je vous fais servir tout de suite.

— Allo, r'ep'eta l’Am'ericain, tout cela est bien parisien, en v'erit'e, oh, extr^emement parisien, je pense. Le domestique sait avant moi ce que je veux manger.

Juve pensait d'ej`a `a la migraine du lendemain et aux cons'equences d'esastreuses que le champagne ne manquerait pas d’avoir sur ses vieux rhumatismes.

Ni Juve ni Backefelder, d’ailleurs, n’eurent le temps de commencer `a causer. `A peine d'epliaient-ils leur serviette que la troupe empanach'ee s’abattit sur eux. Elles 'etaient l`a une trentaine, trop brunes, trop blondes, trop gaies, trop souriantes, `a 'echanger des oeillades avec tous les consommateurs, courir de l’un `a l’autre, boire dans un verre, pignocher dans une coupe, commencer un refrain, l’interrompre pour valser de force avec un tzigane, se perdre dans un tourbillon, revenir une houppette `a la main et conclure par le traditionnel :

— Dis, mon loup, qu’est-ce que tu offres ?

Or, Juve et Backefelder 'etaient ras'es. Personnages excentriques, am'ericains, ils allaient ^etre aussit^ot l’objet de l’attention de toutes les femmes, car pour les clients habituels du Crocodile, am'ericain signifie toujours rastaquou`ere, homme riche, client s'erieux.

— Un peu de cet aspic ? proposa Backefelder.

— Tr`es volontiers, r'epondait Juve.

— Et moi ? Et moi ?

Avec une souplesse de jeune chatte, une femme, en grande toilette de soir'ee, venait tomber `a genoux devant la table des deux consommateurs. Elle tendait les mains, tirait une langue mignonne, r'ep'etait :

— Qu’est-ce qu’on me donne, `a moi ?

Backefelder en 'etait interloqu'e. Juve, plus habitu'e aux moeurs des restaurants de Montmartre, ne sourcilla pas :

— Hum, qu’est-ce que tu veux, mon b'eb'e ?

Le b'eb'e savait ce que parler voulait dire, et, dans le ton de Juve, avait compris une r'eponse qui n’'etait point exprim'ee. La femme se releva :

— Ah puis zut, je n’ai besoin de rien. `A tout `a l’heure, quand tu voudras.

Elle 'etait d'ej`a perdue dans une sarabande folle que les habitu'ees dansaient autour de l’orchestre, perdue dans une folle valse de tziganes. Backefelder, qui, de plus en plus interloqu'e, mangeait pos'ement, promenant ses regards autour de lui et se souciant peu des sourires ironiques, enj^oleurs, d'edaigneux ou suppliants, que les danseuses lui d'ecochaient au passage.

— C’est curieux, n’est-ce pas ?

Mais l’Am'ericain en tenait pour son id'ee :

— C’'etait parisien, tr`es parisien, oh ! infiniment parisien.

Juve n’avait pas grand faim. Venu l`a pour souper, il soupait 'evidemment mais plut^ot par devoir que par plaisir. D’ailleurs, le bruit, la musique, l’'eclairage, peut-^etre aussi le champagne frapp'e qu’il buvait `a larges rasades, commencaient `a tourner la t^ete du bon Juve. Il 'etait homme apr`es tout, ce policier, et, dans son existence de vrai anachor`ete, une nuit semblable `a celle-ci n’'etait pas sans comporter quelque griserie.

Soudain, Juve posa la main sur le bras de son voisin :

— Regardez donc ce gros homme.

Backefelder tournait la t^ete :

En face de Juve et de lui, assis sur une petite table qui disparaissait sous des plats charg'es d’hu^itres, un gros homme, rouge, jovial, d'ej`a fortement 'em'ech'e, se frottait le ventre avec satisfaction hurlant `a chaque bouch'ee qu’il prenait :

— Ah sapristi, ca fait du bien par o`u que ca passe.

Et comme il semblait tr`es gai, des femmes se pr'ecipit`erent en riant vers sa table, en se bousculant, volant une hu^itre, chipant une tranche de citron, se versant un verre de vin :

— Dis donc, mon loup, si t’aime pas les hu^itres, tu te feras monter de la bi`ere.

Le gros homme rit largement, ouvrant une bouche 'enorme o`u manquaient de nombreuses dents :

— H'e, toi, la petite, disait-il, agrippant de sa main velue une fr^ele blondinette qui fouillait dans une bo^ite de cigarettes plac'ees devant lui, sais-tu que si j’aime les hu^itres, tu n’as pas l’air de d'etester le tabac. Comment qu’on te nomme ?

La petite blonde fit une r'ev'erence, puis, sans facon, 'ecartant la table, vint s’asseoir `a c^ot'e du gros homme :

— Comment je me nomme ? Comme toi pour cette nuit, petit p`ere. Tu me bottes, tu sais. Tu es tout plein gentil. Tu veux de moi pour femme, dis ? Comment que tu t’appelles ?

Le gros homme titubant se leva, commanda du champagne, puis, affectant une dignit'e comique, d'eclara :

— Ah, tu es ma femme, eh bien, ma jolie l'egitime, 'ecoute voir un peu qui je suis, c’est pas du fumier de moineau, je suis C'elestin Labourette, marchand de cochons, et cochon moi-m^eme dans mes bons jours.

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