La main coup?e (Отрезанная рука)
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— Dieu ait son ^ame, car je crois que…
L’arme 'etait demeur'ee dans la plaie. Nulle goutte de sang n’avait fus'e, nul cri ne s’'etait fait entendre… L’homme au masque eut cette remarque :
— Tout cela se passe merveilleusement. Je crois que, sans inconv'enient, je puis me d'ebarrasser de ce cadavre.
Avec pr'ecaution, comme s’il n’e^ut 'eprouv'e aucune 'emotion, comme si ce n’e^ut pas 'et'e un mort qu’il pressait entre ses bras, l’inconnu, petit `a petit, cessait de maintenir la t^ete de Norbert appuy'ee contre la banquette…
De la main droite, il venait de sortir de sa poche un long foulard de soie, il le faisait glisser sous la t^ete de la victime, il s’en servait pour la b^aillonner.
— Et maintenant, d'eclarait alors le sinistre et merveilleux criminel, je n’ai plus qu’`a mettre un peu d’ordre par ici…
Tandis que dans la face exsangue du malheureux Norbert, une face livide, grimacante, tortur'ee de crispations r'eflexes, les yeux s’agrandissaient en un regard fixe, terrible, surhumain – le regard de ceux qui voient la mort – l’homme pos'ement, allait `a l’extr'emit'e du compartiment…
Il ouvrait la porti`ere, puis, tranquillement, il revenait vers le corps pantelant de sa victime, et, d'ecrispant les poignets serr'es du malheureux Norbert, doigt par doigt, le forcant `a l^acher les billets de banque qu’il tenait encore, il ricanait :
— Parbleu, mon jeune ami, vous n’avez nul besoin d’emporter ces papiers avec vous, ces papiers bleus que j’aime, et qui me sont n'ecessaires, au moins autant qu’`a vous.
Raillerie inutile.
Les yeux de Norbert venaient de se fermer soudain ; la face du malheureux jeune homme cessait de grimacer, l’'evanouissement venait.
— Une, deux, trois.
Avec un « han » d’homme peinant sous un lourd fardeau, le mis'erable saisissait aux 'epaules le corps de sa victime, prenant bien garde `a ne point fr^oler le poignard demeur'e plant'e dans la blessure affreuse, et emp^echant cette blessure de saigner, il tirait le corps de sa victime jusqu’`a la porti`ere ouverte, il le poussait sur la voie.
Le train filait.
Nul n’entendit, `a bord du convoi, le bruit de la chute. Tout cela s’'etait fait en silence…
C’'etait en silence, encore, sans h^ate, sans presse, que l’inconnu ramassait les billets de banque tomb'es 'epars dans le wagon, les 'epinglait, les glissait dans sa poche, puis, d'epouillant son masque noir, du pas d’un noctambule paisible, s’en allait regagner le wagon o`u il 'etait d’abord mont'e en gare de Monaco.
Et personne, certainement, `a bord du train, n’aurait soupconn'e ce voyageur paisible, m^eme si on l’avait rencontr'e, tant dans son attitude il gardait de calme et de tranquillit'e.
5 – TROIS CENT MILLE FRANCS DE TROP
Les 'echos du bal parvenaient, tr`es att'enu'es, dans l’aile droite des b^atiments r'eserv'es `a l’administration du Casino de Monte-Carlo.
M. de Vaugreland, directeur de la Soci'et'e, homme de confiance du Conseil d’administration, sommeillait `a demi dans un vaste fauteuil de cuir qui se trouvait devant sa table de travail, laquelle constituait le principal ameublement d’un somptueux cabinet sur lequel s’ouvraient, par de nombreuses portes, les bureaux des secr'etaires et du personnel de l’importante administration.
M. de Vaugreland, francais d’origine, avait pass'e dix ans de sa jeunesse dans la cavalerie en qualit'e d’officier, mais des revers de fortune l’avaient oblig'e `a abandonner la carri`ere qu’il ch'erissait, il s’'etait lanc'e dans les affaires, en avait r'eussi quelques-unes, manqu'e beaucoup d’autres, puis le hasard des circonstances et des recommandations l’avait mis en relations avec quelques-uns des membres les plus influents du Conseil d’administration de la Soci'et'e des jeux de Monaco.
Simple inspecteur `a ses d'ebuts, il s’'etait fait remarquer par son intelligence et son d'evouement, son honorabilit'e irr'eprochable.
Peu `a peu, il avait pris de l’importance, et au bout d’une dizaine d’ann'ees on le nommait directeur. M. de Vaugreland avait un beau nom, un pass'e sans tache, des mani`eres distingu'ees. Il convenait `a merveille.
Ce soir-l`a, M. de Vaugreland restait au Casino, contrairement `a ses habitudes. D’ordinaire, en effet, le directeur r'eint'egrait son domicile vers onze heures, mais ce soir-l`a, il avait tenu `a demeurer jusqu’`a la fin du bal offert aux abonn'es.
M. de Vaugreland, apr`es avoir fait un tour dans les salons et constat'e que la foule 'el'egante et nombreuse prenait un vif plaisir aux valses et aux bostons am'ericains, avait donc regagn'e son cabinet, mais lui, si actif d’ordinaire, fut terrass'e par une somnolence invincible qui l’emp^echa de jeter le moindre coup d’oeil sur le volumineux courrier amass'e devant lui.
Peu `a peu cependant, une rumeur confuse et indistincte vint tirer de son assoupissement le directeur du Casino. Celui-ci commenca par n’y pr^eter aucune attention, mais au fur et `a mesure que le temps passait, le bruit se rapprochait, le tapage grandissait, on entendait des exclamations de plus en plus nombreuses, des 'eclats de voix de plus en plus violents.
M. de Vaugreland se r'eveilla d'efinitivement : on venait de frapper deux coups secs `a sa porte :
— Entrez.
Un garcon de bureau se pr'esenta :
— Monsieur le directeur, d'eclara-t-il, c’est quelqu’un qui veut absolument vous parler, c’est un abonn'e qui fait du tapage, qui se dispute avec tout le monde.
— Les inspecteurs ne se sont-ils donc pas occup'es de lui ? Il ne faut de scandale `a aucun prix. Je ne comprends pas qu’on ait laiss'e cet homme se faire remarquer de la sorte, venir dans les bureaux.
M. de Vaugreland s’arr^eta court.
Quelqu’un, d’une pouss'ee brusque, venait d’'ecarter le domestique qui demeurait respectueusement sur le seuil de la porte. Ce quelqu’un entra dans le cabinet de travail, ou, pour mieux dire, bondit dans la pi`ece. Sans prendre le temps de s’excuser, encore tout haletant d’une course et d’une lutte, tout fr'emissant, il interrogea d’une voix de d'efi :
— `A qui ai-je l’honneur de parler ?
— Il m’appartient plut^ot, monsieur, de vous poser cette question. Je suis ici chez moi.