La main coup?e (Отрезанная рука)
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`A la grande stup'efaction de tous les hommes qui 'etaient r'eunis dans le bureau directorial, la jeune fille fit irruption et, sans prendre m^eme le temps de regarder Ivan Ivanovitch, elle d'eclara :
— Attendez, messieurs, attendez, cet homme est innocent.
Puis brusquement, Denise se tut.
Le directeur, les inspecteurs et m^eme le commissaire de police s’'etaient retourn'es, fig'es de surprise.
M. de Vaugreland, toujours correct, offrait une chaise `a la nouvelle venue.
— Remettez-vous, mademoiselle, qu’avez-vous `a nous apprendre ? Nous nous trouvons en pr'esence d’un drame myst'erieux. Si vous pouvez nous apporter quelques 'eclaircissements, ils seront les bienvenus.
— Assur'ement, mademoiselle, ils seront les bienvenus, r'ep'etait en s’inclinant devant elle, avec une gr^ace de pachyderme, un homme gros et court, afflig'e d’un effroyable accent du Midi et qui n’'etait autre que M. Amizou, le commissaire de police.
Apr`es sa premi`ere d'eclaration, Denise semblait avoir perdu toute son assurance. La jeune fille 'etait toute p^ale et cependant qu’Ivan Ivanovitch la consid'erait avec stupeur, elle balbutia :
— Mon Dieu, messieurs, je ne sais pas, je voudrais savoir… vous aider, sauver notre ami, Ivan Ivanovitch, qui, j’en suis certaine, est un tr`es honn^ete homme, incapable de l’horrible forfait qu’on lui reproche… Tenez, j’'etais encore tout `a l’heure avec lui dans le bal, nous causions… plusieurs amis sont venus nous serrer la main…
Au fur et `a mesure que Denise parlait, une stup'efaction grandissante se peignait sur le visage de M. de Vaugreland.
— Pardon, pardon, interrompit P'erouzin, que nous racontez-vous l`a, mademoiselle ? Vous 'etiez avec le commandant Ivan Ivanovitch tout `a l’heure dans le bal… dites-vous. Pouvez-vous pr'eciser l’heure ?
— Oui, monsieur, fit Denise, en levant ses grands yeux clairs vers l’ancien notaire.
Elle ajoutait :
— Cela a donc de l’importance ?
— Une extr^eme importance, d'eclar`erent ensemble les deux inspecteurs et le commissaire de police.
— Eh bien, fit la jeune fille, apr`es avoir r'efl'echi, je puis affirmer que M. Ivan Ivanovitch est venu me rejoindre entre onze heures vingt-cinq et minuit moins le quart, dans la salle de danse. Pour ^etre tout `a fait exacte, je dirai onze heures trente.
« Il est rest'e avec moi jusque vers minuit cinq ou minuit dix, apr`es j’ignore ce qu’il est devenu.
Le commissaire de police et M. de Vaugreland 'echangeaient des regards navr'es.
— Nous avons fait une b^etise, murmurait le directeur…
Quant au commissaire il protestait v'eh'ementement :
— Nous avons fait, pardon, dites : j’ai fait, car moi, monsieur le directeur, je n’'etais dispos'e `a arr^eter cet officier que parce qu’il ne justifiait point d’un alibi… mais voici que sans s’en douter cette jeune fille prouve p'eremptoirement qu’il n’est pas l’assassin de Norbert du Rand, puisqu’il n’a pas quitt'e le casino de la soir'ee.
Le commissaire de police, en principe, n’aimait pas les arrestations, mais il r'epugnait par-dessus tout `a intervenir lorsqu’il s’agissait de personnages de marque.
Le brave magistrat n’attendait qu’un signe pour faire enlever les menottes que ses hommes avaient d'ej`a pass'ees au commandant Ivan Ivanovitch.
— Oui, reprit M. de Vaugreland en s’adressant `a Ivan Ivanovitch, mais pourquoi ne nous avez-vous pas dit la v'erit'e tout `a l’heure ?… la situation 'etait cependant bien grave pour vous.
Ivan Ivanovitch s’approcha lentement de son interlocuteur. `A ce moment son visage d'efait, ravag'e par les 'emotions, 'etait 'eclair'e par la pleine lumi`ere et `a ce moment pr'ecis Denise le regarda, n’en croyant pas ses yeux.
Mais nul n’avait remarqu'e ce jeu de physionomie. On attendait avec anxi'et'e la r'eponse d’Ivan Ivanovitch.
Elle vint lentement :
— Messieurs, je n’avais pas `a parler… je me devais de taire ma pr'esence au Casino dans les salles de bal, ne sachant pas s’il convenait `a M lleDenise que l’on s^ut, dans son entourage, qu’elle 'etait avec moi `a cette r'eunion.
Le brave commissaire de police, assez na"ivement, laissait 'eclater son enthousiasme :
— C’est tr`es bien, d'eclara-t-il, c’est d’un galant homme. Il n’y a pas `a dire, mon commandant, c’est tr`es chic.
L’excellent magistrat n’avait visiblement qu’un d'esir : lib'erer son prisonnier au plus vite, se d'ebarrasser de lui au plus t^ot.
M. de Vaugreland, d’ailleurs, feignit de reconna^itre son erreur, il s’approcha de l’officier, lui exprima des excuses :
— C’est un malentendu, d'eclara-t-il, dont vous ne nous tiendrez pas rigueur, nous l’esp'erons tr`es vivement…
Le directeur tendit la main `a Ivan Ivanovitch.
Celui-ci, la serra machinalement.
Un observateur perspicace se serait rendu compte qu’assur'ement la personne la plus 'etonn'ee de tout ce qui venait de se passer, celle qui avait 'et'e la plus surprise par les d'eclarations de la jeune fille, c’'etait Ivan Ivanovitch.
***
Une demi-heure plus tard, l’officier rev^etait son pardessus et s’appr^etait `a quitter le Casino.
Il s’arr^eta net en apercevant une jeune femme qui s’emmitouflait dans des fourrures, pour sortir, elle aussi, du palais.
C’'etait Denise.
Un coup'e l’attendait dans lequel elle monta. Ivan Ivanovitch se pr'ecipita aussit^ot `a la porti`ere.
— Mademoiselle, murmurait-il, mademoiselle, permettez que je vous remercie.
Puis il ajouta, plus bas, se penchant `a l’int'erieur de la voiture :
— Mais pourquoi donc ^etes-vous intervenue ? Qui donc vous a dict'e cette noble conduite, ce courage. admirable qui consistait `a venir d'efendre et `a sauver celui que tous accusaient ? Ah Denise, serait-ce que vous m’aimez ?
Un grand 'eclat de rire ironique et railleur fut la r'eponse de l’'enigmatique jeune fille :
— Vous aimer ? r'epliqua-t-elle, ca, non, jamais. Je voulais vous sauver, je vous ai sauv'e. Voil`a tout. Ne cherchez pas `a comprendre.
Tout d'econtenanc'e, Ivan Ivanovitch recula, cependant que la voiture se mettait en route, mais l’officier russe ne s’'etait pas encore assez 'eloign'e du coup'e, qu’il croyait encore entendre bourdonner `a ses oreilles la fin de la phrase formul'ee par Denise :