La main coup?e (Отрезанная рука)
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Machinalement Ivan Ivanovitch avait remis dans sa poche la liasse de billets de banque, et cette fois, sinc`erement surpris, il d'evisageait le directeur, le caissier, les quelques hauts employ'es qui se trouvaient dans le cabinet directorial.
Assur'ement, le Russe avait une allure d’honn^etet'e, un accent de sinc'erit'e qui eussent permis de croire qu’il avait dit la v'erit'e. Et puis vient-on, d’ailleurs, comme cela, spontan'ement, offrir trois cent mille francs `a quelqu’un, sous pr'etexte de rembourser une somme qu’il ne vous a jamais pr^et'ee ?
Depuis qu’il 'etait directeur du Casino de Monte-Carlo, M. de Vaugreland avait assist'e `a des sc`enes 'etranges, il avait entendu tenir des propos extraordinaires. `A maintes reprises il avait 'et'e l’objet de sollicitations pressantes, souvent il s’'etait apitoy'e ou 'emerveill'e de l’ing'eniosit'e d'eploy'ee par les joueurs malchanceux, d'esireux de r'ecup'erer tout ou partie des sommes perdues. Mais jamais encore il n’avait vu quelqu’un venir lui proposer la restitution d’une somme qu’il savait pertinemment n’^etre point sortie de ses caisses. Quel 'etait donc ce personnage ? Cet homme avait 'evidemment comme un violent besoin, un vif d'esir de se d'ebarrasser de cet argent. Pourquoi ?
M. de Vaugreland n’avait plus du tout sommeil, et amateur de psychologie `a ses heures, il se sentait d'esormais tr`es d'esireux d’avoir un entretien avec cet homme, qui 'etait loin d’^etre le premier venu, avec cet officier jeune encore, plein d’avenir, charg'e d’une mission de confiance, appr'eci'e de son gouvernement, de ses chefs, et qui venait de lui faire une si dr^ole de proposition.
M. de Vaugreland se rappelait peu `a peu que, dans les rapports des jours pr'ec'edents, ses inspecteurs lui avaient signal'e d’abord les pertes 'enormes d’Ivan Ivanovitch, mais il avait encore sous les yeux les notes les plus r'ecentes de la soir'ee, notes qu’on lui montrait toutes les deux heures et dans lesquelles il 'etait dit que, parmi les heureux joueurs qui avaient b'en'efici'e de la passe du sept, `a la septi`eme table de la roulette, on avait remarqu'e le commandant Ivan Ivanovitch. Que signifiait donc tout cela ? M. de Vaugreland allait cong'edier ses employ'es subalternes pour demeurer en t^ete `a t^ete avec le commandant russe, lorsque soudain le gros P'erouzin, l’ancien notaire ventripotent qui remplissait les fonctions d’inspecteur des jeux, fit irruption dans le cabinet directorial, avec d’ailleurs le plus parfait sans-g^ene et sans s’^etre fait annoncer.
L’ancien notaire arrivait avec le visage boulevers'e, les yeux hors de la t^ete :
— Monsieur le directeur, commenca-t-il, tout essouffl'e de la course qu’il avait faite, un drame 'epouvantable : Norbert du Rand est mort, mort assassin'e sans doute et s^urement vol'e. On a retrouv'e son corps.
— Dans les jardins du Casino ? interrogea avec anxi'et'e M. de Vaugreland qui redoutait surtout les drames dans les locaux priv'es de l’'etablissement.
— Non, monsieur le directeur. La mort est survenue sur la voie du chemin de fer.
M. de Vaugreland poussa un soupir de soulagement. Mais soudain son coeur cessa de battre. Il s’'etait dit que…
Depuis les premi`eres paroles de P'erouzin, Ivan Ivanovitch avait 'et'e pris d’un tremblement nerveux, lentement il avait recul'e dans le fond de la pi`ece, il semblait que ses jambes se d'erobaient sous lui, ses l`evres 'etaient exsangues.
Instinctivement, un des employ'es qui se trouvait `a proximit'e lui approcha un fauteuil. L’officier russe s’y laissa choir comme une masse.
— Norbert, mort assassin'e. Dans le train de Nice. Ah, ca n’est pas possible.
Le train de Nice, avait dit l’officier russe. Ce fut pour le directeur du Casino un lumineux 'eclaircissement.
Comment Ivan Ivanovitch savait-il qu’il s’agissait de ce train ? c’'etait l`a propos bien grave et bien accusateur…
Perdant un peu la t^ete, M. de Vaugreland appuya au hasard sur les boutons 'electriques align'es en clavier `a gauche de son bureau.
Les huissiers parurent.
— Faites monter, demanda-t-il, les inspecteurs des salles et les croupiers disponibles, de pr'ef'erence ceux qui se trouvaient au jeu entre dix heures et onze heures et demie.
Les huissiers s’'eclips`erent aussit^ot, ils n’avaient point besoin de compl'ement d’indication.
Fr'equemment, en effet, dans le bureau directorial, on proc'edait `a de discr`etes confrontations, lorsque des joueurs plus ou moins honn^etes venaient se plaindre d’avoir beaucoup perdu, ne se doutant certes point que pendant tout le temps qu’ils 'etaient au tapis vert les inspecteurs de la maison 'epiaient leur jeu, et 'etaient capables de dire, `a quelques francs pr`es, le montant des sommes qu’ils avaient gagn'ees ou perdues.
Pourquoi M. de Vaugreland faisait-il venir ses employ'es ?
Deux nouveaux inspecteurs se pr'esent`erent : c’'etait Nalorgne, le pr^etre, et M meG'erar. Derri`ere eux venaient deux croupiers, connus sous les pr'enoms de Charles et de Maurice ; tous deux s’'etaient relay'es `a la fameuse table du sept entre dix heures du soir et onze heures et demie.
`A peine avaient-ils p'en'etr'e dans le cabinet directorial qu’ils apercevaient Ivan Ivanovitch et se lancaient un coup d’oeil d’intelligence, mais si rapide qu’avait 'et'e leur coup d’oeil, il n’'echappait pas `a la perspicacit'e de M. de Vaugreland.
— Qu’avez-vous `a dire ? interrogea-t-il. Pourquoi remarquez-vous monsieur ?
Le plus ^ag'e des croupiers, M. Charles, n’h'esita pas `a s’en expliquer :
— Simplement, monsieur le directeur, d'eclara-t-il, parce que monsieur 'etait `a la table de la roulette N° 7, alors que pr'ecis'ement le 7 faisait une si belle passe.
— Monsieur en a-t-il profit'e ? continua M. de Vaugreland.
Les deux croupiers hoch`erent la t^ete. Ils r'epliqu`erent tous les deux ensemble.
— Non, monsieur le directeur, monsieur n’a pas jou'e.
— Ah, fit de Vaugreland avec une nuance de d'esappointement, car il semblait que cette d'eclaration d'etruisait tout le syst`eme qu’il avait, l’instant pr'ec'edent, 'echafaud'e dans son esprit.
Mais l’inspecteur Nalorgne intervint :
— Monsieur, fit-il d’une voix harmonieuse et pos'ee, tout en d'esignant d’un geste b'enisseur Ivan Ivanovitch, plus que jamais affal'e dans son fauteuil, monsieur n’a pas jou'e en effet, mais il 'etait assis `a c^ot'e d’un ponte qui a perp'etuellement mis'e sur le sept, et qui a gagn'e une grosse somme.
— Ce ponte, interrogea M. de Vaugreland, qui 'etait-ce, le connaissez-vous ?
M meG'erar intervint :
— C’'etait Norbert du Rand.
Malgr'e son flegme, le directeur ne put s’emp^echer de l^acher un formidable juron :
— Ah ! nom de Dieu.
Puis, il devint tr`es p^ale et son regard soudain durci se fixa sur l’officier russe, qui paraissait ne pr^eter aucune attention `a ce qui venait de se passer.
M. de Vaugreland, cependant, avait cong'edi'e d’un geste M meG'erar et les deux croupiers.