La main coup?e (Отрезанная рука)
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— Monsieur, demanda-t-il en s’adressant `a Ivan Ivanovitch, il est minuit et demie, vous avez quitt'e la table de jeu num'ero sept avec M. Norbert du Rand `a onze heures et quart. Vous ^etes entr'e dans le cabinet de M. le Directeur `a environ minuit un quart. Pourriez-vous nous donner votre emploi du temps pendant cet intervalle ?
— Mais parfaitement, r'epondit Ivan Ivanovitch.
On avait l^ach'e l’officier et celui-ci se tenait debout devant le bureau du directeur, cependant qu’autour de lui inspecteurs et huissiers faisaient cercle, pr^ets `a pr'evenir la moindre vell'eit'e de fuite.
— Voyons, commenca Ivan Ivanovitch, j’ai reconduit Norbert du Rand jusqu’`a l’entr'ee du Casino. Nous avons effectu'e notre partage pr`es du vestiaire. Malheureusement, il n’y avait personne pour nous voir `a ce moment, puis, je suis entr'e dans l’Atrium, j’ai 'ecout'e la musique pendant une dizaine de minutes environ.
P'erouzin prenait des notes sur un calepin :
— Onze heures vingt-cinq, d'eclara-t-il, c’est exact en effet je vous ai vu.
— Ensuite, monsieur, interrogea le directeur, qu’avez-vous fait ?
D’une voix faible et tremblante, Ivan Ivanovitch articula :
— Je suis descendu dans les jardins, j’ai 'et'e m’asseoir sur un banc, `a droite, tout au bout, vous savez ce banc qui est dissimul'e sous trois gros cypr`es.
— Vous n’avez rencontr'e personne ? Personne ne vous a vu ?
— Je ne sais pas, peut-^etre que quelqu’un m’a remarqu'e.
Les inspecteurs hoch`erent la t^ete :
— On ne nous a signal'e la pr'esence de personne sur ce banc.
— Cela ne prouve pas…
— Cela ne prouve rien, en effet, reconnut M. de Vaugreland, mais comme il nous semble 'etonnant que vous soyez rest'e dans le parc jusqu’`a minuit un quart, que vous n’avez song'e `a venir dans les bureaux effectuer votre soi-disant restitution qu’`a cette heure voisine de la fermeture, vous me permettrez de me dessaisir de la responsabilit'e de votre personne.
— Cela signifie ?
M. de Vaugreland fit un signe `a un garcon :
— Priez M. le commissaire de police de monter `a l’instant.
— Ah, hurla Ivan Ivanovitch, qu’allez-vous faire, monsieur ? vous appelez la police, vous allez m’arr^eter ?
— Je n’arr^ete pas, monsieur, le commissaire de police appr'eciera et d'ecidera ce qu’il doit faire.
***
Le premier bal du Casino, le premier bal de la saison s’achevait brillamment dans les superbes salons avoisinant la salle de jeu.
Il 'etait tard, la f^ete allait se terminer lorsque soudain, malgr'e l’enthousiasme des tziganes et l’entrain endiabl'e de quelques valseurs, les couples cess`erent de tournoyer.
Des groupes myst'erieux s’'etaient form'es. On s’interrogeait `a voix basse. Dans les encoignures des fen^etres, danseurs et danseuses affectaient soudain des mines piteuses et renfrogn'ees, puis de temps `a autre, un cri s’'elevait, cri d’inqui'etude ou de surprise que couvrait rapidement les flonflons de l’orchestre.
Peu `a peu, lentement, avec la progression r'eguli`ere et implacable d’une tache d’huile qui s’'etend, le bruit du drame s’'etait propag'e.
On apprenait que le train, partant `a onze heures vingt-cinq de Monaco, `a destination de Nice et de toutes les stations de la c^ote, avait 'et'e le th'e^atre d’un crime affreux.
Le commissaire de police venait de proc'eder `a l’arrestation du commandant russe Ivan Ivanovitch.
La premi`ere personne qui avait apport'e cette information dans les salons du Casino, ne s’'etait pas apercue qu’elle produisait une formidable impression sur une d'elicieuse cr'eature qui jusqu’alors semblait s’^etre follement amus'ee pendant la f^ete.
C’'etait une femme, une jeune fille, presque une enfant ; `a peine avait-elle vingt ans.
Elle 'etait jolie `a ravir, v^etue d’une facon exquise, dansant `a la perfection, affectant `a la fois des mani`eres r'eserv'ees et tr`es libres, ce qui lui donnait un charme tout particulier.
Cette jeune fille n’'etait autre que M lleDenise, la pensionnaire de M. et M meH'eberlauf.
En apprenant l’arrestation d’Ivan Ivanovitch, qui succ'edait `a la nouvelle de la mort de Norbert du Rand, M lleDenise avait affreusement p^ali. Elle s’approcha d’une fen^etre, l’entrouvrit, huma une large bouff'ee d’air pur, puis, 'epongeant son front avec un fin mouchoir de batiste, elle demanda `a son danseur de vouloir bien l’excuser.
Ce danseur 'etait le comte de Massepiau.
— Mon cher ami, disait la jeune fille, accordez-moi quelques instants, un malaise subit, une indisposition passag`ere m’oblige `a me retirer. Je vous retrouverai l`a tout `a l’heure, attendez-moi.
Le comte de Massepiau n’avait pas le temps de r'epliquer que l’orchestre attaquait la derni`ere valse, que la jeune fille s’'etait d'ej`a 'eclips'ee.
Certes son malaise ne devait ^etre qu’un pr'etexte, car, avec une rapidit'e extraordinaire, elle gravit aussi vite que possible le grand escalier d'esert qui m`ene au second 'etage du Casino.
— M. de Vaugreland ? demanda-t-elle…
— Il n’est pas visible, d'eclara un garcon de bureau…
— Je le sais, fit la jeune fille qui passait outre devant le domestique stup'efi'e, mais il faut que je le voie quand m^eme.
Denise toutefois se heurtait, lorsqu’elle atteignit une porte plus rapproch'ee du bureau directorial, `a une consigne plus s'ev`ere, `a un brigadier galonn'e :
— Vous ne pouvez pas voir M. le directeur en ce moment, affirma le cerb`ere.
Mais Denise parlementa, insista tellement que l’homme h'esita.
Denise eut la trouvaille d'efinitive pour le d'ecider `a l’annoncer :
— C’est au sujet du crime, d'eclara-t-elle, que je viens…
Et le brigadier n’osa plus refuser d’introduire la visiteuse dans un petit salon attenant au cabinet de M. de Vaugreland.
De cette pi`ece, Denise pouvait d`es lors p'en'etrer librement dans celle o`u s’'etait d'eroul'e le drame qui s’achevait maintenant par l’arrestation de l’'enigmatique Ivan Ivanovitch.