La main coup?e (Отрезанная рука)
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Apr`es avoir pris le th'e `a la pension de famille H'eberlauf, Ivan Ivanovitch 'etait rentr'e, non pas `a bord de son navire, mais `a l’ Imp'erial Palaceo`u il avait une chambre retenue. L’officier avait fait toilette, d^in'e lentement et sans app'etit, puis, machinalement, il s’'etait rendu au Casino o`u il avait p'en'etr'e vers dix heures.
Il 'etait tellement plong'e dans ses r'eflexions, et il semblait consid'erer avec une insistance si particuli`ere les flancs du Skobeleffqui se profilait au loin, qu’il ne s’apercut pas de l’approche soudaine du vieux diplomate Paraday-Paradou.
Celui-ci, tir'e `a quatre 'epingles, comme `a son ordinaire, la moustache conqu'erante, fris'ee au petit fer, et les cheveux minutieusement align'es autour d’un cr^ane quelque peu d'egarni, frappa sur l’'epaule du robuste officier.
— H'e, mon cher. Commandant, vous paraissez bien pr'eoccup'e, bien soucieux ce soir. On dit que les Russes sont des mat'erialistes, j’imagine au contraire que vous avez l’^ame d’un Slave enclin au recueillement.
— Peu importe, r'epondit durement Ivan Ivanovitch, l’essentiel c’est que j’ai l’^ame d’un sauvage et d’un rustre de la steppe.
Paraday-Paradou regarda curieusement l’officier dont l’aspect ext'erieur ne trahissait en rien la sauvagerie qu’il s’attribuait.
— Vous m’avez tout l’air, d'eclarait-il encore aimablement, d’un Parisien des plus raffin'es, mais ce qui me surprend le plus, c’est de vous voir si sombre dans un pays o`u tout sourit `a l’Homme.
— Jusqu’au jour, poursuivit farouchement Ivan Ivanovitch, o`u survient le cataclysme. Et lorsque des malheurs s’abattent sur des choses d'elicates et jolies, ne trouvez-vous pas, mon cher diplomate, que le contraste est encore plus saisissant ?
Mais une silhouette f'eminine avait attir'e le regard de l’ambassadeur, et le vieux beau, ajustant son monocle, quitta pr'ecipitamment l’officier russe, peu d'esireux d’ailleurs de continuer une conversation qui s’engageait si mal.
Ivan Ivanovitch ne chercha point `a le retenir.
Il poussa un profond soupir, regarda sa montre, et ses yeux se fix`erent au loin sur la mer.
Un bruit de voix, toutefois, qui montait sous la fen^etre `a laquelle il 'etait accol'e l’arracha momentan'ement `a ses m'editations.
Malgr'e les graves pr'eoccupations qui, 'evidemment, hantaient l’esprit du commandant et lui barraient le front d’un pli soucieux, celui-ci ne put s’emp^echer de sourire en apercevant le couple qui passait `a proximit'e, cherchant `a se dissimuler `a l’ombre des cactus et des palmiers.
Ivan Ivanovitch avait imm'ediatement reconnu la souple et d'elicate silhouette de la danseuse espagnole Conchita Conchas, et, au surplus, l’'eternelle cigarette qu’elle tenait aux l`evres aurait presque suffi `a l’identifier dans l’obscurit'e.
Conchita Conchas causait avec animation, dans un francais pu'eril, en roulant les « r ». L’Espagnole s’adressait `a un homme, long, sec et maigre, `a la d'emarche h'esitante, aux attitudes inqui`etes et qui ne faisait pas deux pas en avant sans regarder trois fois en arri`ere pour s’assurer qu’il n’'etait point suivi.
— H'eberlauf, ce digne pasteur protestant, est en train de se laisser prendre aux sortil`eges de l’Espagnole.
Et le Russe, apr`es avoir souri, haussa les 'epaules.
— Pauvre grand imb'ecile, murmura-t-il avec amertume, s’il se doutait seulement de la s'erie d’ennuis qui r'esulteront pour lui d’un instant de plaisir, il tournerait les talons et repartirait `a toute allure vers sa pension de famille. Enfin, apr`es tout, ca le regarde.
Et Ivan Ivanovitch, serrant le poing, prof'era ces paroles myst'erieuses :
— Tant pis pour lui, tant pis pour eux, tant pis pour nous.
***
Dans les vastes salons o`u fonctionnaient sans interruption une dizaine de tables de roulettes, le jeune Norbert du Rand 'etait en grande conversation avec Isabelle de Guerray.
Isabelle de Guerray 'etait une demi-mondaine fort connue `a Paris et sur la C^ote d’Azur, ainsi d’ailleurs qu’on l’avait rappel'e `a la potini`ere de l’apr`es-midi, ce m^eme jour, au th'e de M meH'eberlauf.
Elle avait 'et'e tr`es belle assur'ement, mais il y avait quelque temps de cela.
Sa ligne sculpturale depuis lors s’'etait quelque peu emp^at'ee.
Certes, Isabelle de Guerray, experte en l’art de se v^etir, savait dissimuler adroitement, gr^ace `a des corsets bien 'etudi'es, `a des v^etements savants, toutes les imperfections que lui imposait la maturit'e. Mais h'elas, elle devait remplacer la fra^icheur naturelle de toute femme de vingt ans par un assortiment de fards et de poudres qui faisaient dire d’elle :
« Elle est encore tr`es bien pour son ^age. »
Ou encore :
« Isabelle de Guerray fait toujours son effet… aux lumi`eres. »
Avait-elle 'et'e brune ou blonde ? Peut-^etre des hommes de l’^age du vieux Paraday-Paradou auraient-ils pu le dire ? toujours est-il qu’`a l’heure actuelle, elle 'etait simplement rousse, d’un roux tirant sur l’acajou.
Isabelle de Guerray, dans un angle du salon, avait chambr'e le jeune Norbert du Rand. Avec une gr^ace charmante et un art savant elle embaumait les narines du jeune homme en orientant son 'eventail dans la direction de cette face encore enfantine et quelque peu stupide.
Norbert du Rand, toutefois, ne semblait gu`ere s'eduit par les artifices de gr^ace que d'eployait la c'el`ebre demi-mondaine. Il s’inqui'etait surtout de savoir si on regardait le couple qu’il formait avec elle.
Isabelle de Guerray fut cat'egorique :
Pr^etez-moi vingt louis, mon cher, d'eclara-t-elle, en d'ecouvrant d’un sourire affect'e, des dents d’une blancheur resplendissante. J’imagine que je vais avoir la veine ce soir.
Norbert du Rand rayonna de satisfaction : il 'etait enchant'e de la demande de l’'el'egante, il aimait `a faire parade de sa richesse, il se vantait de n’avoir jamais refus'e un pr^et de ce genre, quelle qu’en f^ut l’importance.
Puis il devait bien `a Isabelle de Guerray cette gracieuset'e, ne portait-il pas encore au doigt la pittoresque aigue-marine que lui avait offerte la demi-mondaine ?
`A peine, toutefois, Norbert du Rand avait-il gliss'e dans la main gant'ee de blanc d’Isabelle de Guerray les quelques billets sollicit'es par elle, que la demi-mondaine s’'eclipsa, traversa rapidement le salon et s’en alla rejoindre un jeune homme aux apparences modestes, mais `a la tenue correcte.
Alors, elle changea compl`etement d’attitude, loin de para^itre provocante et hardie, de chercher `a se rendre d'esirable comme elle avait l’habitude de le faire en pr'esence des hommes, la c'el`ebre habitu'ee des grands restaurants de nuit se composa une mine d'ecente et timide pour aborder le jeune homme qu’elle venait de voir passer.