La main coup?e (Отрезанная рука)
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Debout, marchant sur la pointe des pieds, prenant garde `a ne faire aucun bruit, le journaliste traversait le cabinet directorial, et, ne tenant aucun compte de la mine ahurie de Juve et du directeur, il s’approchait de la porte d’entr'ee.
— Ah c`a, qu’est-ce qui te prend, Fandor, deviens-tu fou ?
Fandor devenait-il fou, en effet ?
Voil`a que, brusquement, avec une rage furieuse, le journaliste s’'elancait vers la porte d’entr'ee, empoignait le bouton, le tournait, secouait le battant avec rage.
— Ferm'ee, hurla-t-il, j’avais bien entendu, la porte est ferm'ee.
— Mais qu’avez-vous donc ? que se passe-t-il ?
Ils n’avaient, ni l’un ni l’autre, `a esp'erer de r'eponse.
Il fallut `a Fandor qui, l^achant la porte ferm'ee, avait pouss'e une exclamation de rage sourde, le temps d’un 'eclair pour se d'ecider.
— Quand la porte est ferm'ee, cria-t-il, on passe par… Et le reste de sa phrase se perdit dans un bruit abominable.
Traversant encore une fois dans toute sa largeur le cabinet directorial, Fandor bousculant au passage une table surcharg'ee de bibelots pr'ecieux qui s’'ecroulait avec fracas, bondit `a la fen^etre, l’ouvrant d’un geste brusque, puis se penchant au dehors, jura encore et finalement enjamba la barre d’appui.
Le journaliste, `a coup s^ur, devait ^etre affol'e, car il ne r'epondit rien aux cris de Juve, qui hurlait `a pleins poumons :
— Fandor, o`u vas-tu ? prends garde. Fandor, Fandor !
Fandor 'etait d'ej`a loin.
8 – AUX FRAIS DE L’'ETAT RUSSE
« Bon Dieu que c’est haut. Si j’avais le temps, je me paierais un vertige de premier ordre. Deux 'etages bien servis. On voit qu’on ne m'enage pas la place dans ce pays-ci, ce ne sont pas des appartements pour soles frites ou pour culs-de-jatte que construisent les architectes de la C^ote d’Azur. C’est haut de plafond. Voyons, me voici d'ej`a `a moiti'e route, pour peu que cela continue j’atteindrai la terre ferme sans m’^etre rien d'emoli. A"ie, a"ie.
Un craquement venait de se produire :
« Bon Dieu, voil`a que je fais des d'eg^ats. Ce sont les espaliers qui se brisent comme des allumettes, on va me fourrer tout ca sur ma note… Ouais, va-t’en voir. Ni vu ni connu, je t’embrouille ; et d’ailleurs le Casino est plus riche que moi. On n’a pas id'ee non plus de mettre des 'echelles juste bonnes `a supporter les papillons et les pois de senteur. Ouf ! j’y suis. Pristi que la terre est dure et basse, on aurait bien pu mettre un 'edredon ou de la paille au moins. Sale affaire, j’ai failli me tourner le pied. Enfin je suis en bas et qui mieux est, je l’ai vue descendre. Ne perdons pas de temps. La voil`a qui s’enfuit l`a-bas. Pardieu, je reconnais bien la jupe rose que j’apercevais par le trou de serrure du cabinet de M. de Vaugreland…
C’'etait J'er^ome Fandor qui monologuait ainsi, bien qu’ayant eu `a se tirer d’une position des plus p'erilleuses, mais le journaliste, dans les circonstances les plus difficiles de la vie, faisait invariablement preuve du plus imperturbable sang-froid.
Quelques secondes auparavant, Fandor avait brusquement travers'e le cabinet directorial, avait enjamb'e la fen^etre ouverte et s’'etait 'elanc'e dans le vide, au risque de se rompre les os.
Heureusement pour lui le journaliste avait bien calcul'e son affaire ; il savait qu’en profitant des saillies de la maconnerie, des moulures de la facade et aussi des espaliers dress'es contre celle-ci pour permettre aux plantes grimpantes de s’y attacher, il pourrait sans trop de danger, gagner rapidement le sol.
Il venait de mettre pied `a terre.
Mais d'ej`a, au coin d’une all'ee, disparaissait la jupe rose.
Fandor s’'elanca sur ses traces, peu soucieux du d'esordre de sa toilette, indiff'erent aux accrocs que comportait son v^etement, aux poussi`eres de pl^atre tomb'ees sur ses 'epaules.
Fandor avait aussi 'egar'e son chapeau, mais peu lui importait. Il se sentait sur une piste int'eressante, il fallait co^ute que co^ute suivre les traces et ne pas se laisser distancer.
H'elas, la r'ealisation de ce projet 'etait difficile. Il 'etait trois heures et demie environ, les promeneurs se faisaient nombreux dans les all'ees du joli jardin qui s’'etend entre l’immeuble du Casino et la terrasse de la mer. `A chaque instant, Fandor 'etait oblig'e de couper son 'elan, de faire des d'etours, de s’arr^eter pour repartir ensuite, de se glisser entre les groupes. Parfois, il tr'epignait sur place, impatient, rendu furieux par la pr'esence de quelque vieille dame ankylos'ee ou de quelque monsieur ob`ese qui l’emp^echait de passer.
La jupe rose gagnait insensiblement du terrain.
Mais elle aussi devait compter avec la foule des promeneurs.
Au bout de quelques instants, Fandor pistant toujours la fugitive, atteignit une all'ee ombreuse et d'eserte. En prenant le pas de course, il ne tarderait pas `a rattraper la fuyarde, g^en'ee sans doute par sa robe `a la mode : une jupe entrav'ee.
— Bon Dieu, jura Fandor, je saurai qui c’est et pourquoi diable elle nous a enferm'es.
Mais `a l’instant m^eme, Fandor, qui avait la t^ete baiss'ee, poussait un cri de douleur : le journaliste chancela, faillit tomber `a la renverse, cependant qu’un grognement humain retentissait en face de lui.
Fandor, instinctivement, au lieu de s’excuser, monta sur ses grands chevaux.
— Bougre d’imb'ecile, vous ne pourriez pas faire attention.
Le journaliste 'etait en face d’un homme contre la poitrine duquel il venait de se heurter. C’'etait un gaillard robuste et bien plant'e, large d’'epaules, au visage embroussaill'e d’une grande barbe, aux yeux clairs, `a la chevelure noire.
— Imb'ecile vous-m^eme, dit le barbu quelque peu estomaqu'e.
Fandor n’avait pas de temps `a perdre, il contourna le f^acheux promeneur, s’efforcant de passer `a sa droite. Mais l’homme, nullement apais'e pour autant, rattrapa Fandor par le bras :
— S’il vous pla^it, monsieur, un instant.
Fandor s’efforcait vainement de se d'egager :
— Idiot, cr'etin, cria-t-il, furieux, l^achez-moi. Vous voyez bien que je poursuis quelqu’un.
— Ca m’est bien 'egal, r'epondit l’interlocuteur, vous ^etes un malotru, vous m'eritez un ch^atiment, je vous enverrai mes deux t'emoins.
— `A votre aise, r'epondit le journaliste, je m’appelle J'er^ome Fandor, et je demeure `a l’h^otel.
Mais Fandor s’arr^eta, interdit. Le personnage qui le g^enait ainsi venait de se nommer aussi, et d`es lors, Fandor le consid'era stup'efait, ouvrant de grands yeux ahuris :
L’homme avait dit, en effet :
— Je suis le commandant Ivan Ivanovitch.
— Ah bah, fit-il, ah c’est vous ! Ah par exemple ! Eh bien, ca n’est pas banal. Mais peu importe, nous nous retrouverons tout `a l’heure. Pour le moment, je file.
Le journaliste, toujours maintenu par la manche, d'ecochait un coup de poing `a l’officier pour se faire l^acher, mais le Russe ne broncha pas.
— Qu’avez-vous donc `a poursuivre cette jeune fille ?
— Cette jeune fille, r'epliqua Fandor, quelle jeune fille ?
— Parbleu, fit l’officier, Mademoiselle Denise.
Une fois encore Fandor demeura interdit :
— Ah, c’est mademoiselle qui… que… la jupe rose l`a-bas, c’est Mademoiselle Denise ?
— Dame, vous le savez bien, je suppose, puisque vous courez apr`es elle comme un fou ?
— Nom de Dieu, voulez-vous oui ou non me l^acher ? hurla Fandor au comble de l’exasp'eration.