La main coup?e (Отрезанная рука)
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Le journaliste tr'epigna sur place.
Malgr'e sa situation pr'ecaire, incompr'ehensible, les pens'ees se pressaient en foule dans son esprit. D'ecid'ement les 'ev'enements le servaient, et en l’espace de quelques instants il venait de faire deux rencontres de la plus haute importance.
L’officier russe d’abord, cet Ivan Ivanovitch, dont l’attitude myst'erieuse et le r^ole dans les histoires confuses survenues `a Monaco avaient d'etermin'e son d'epart de Paris, puis cette jeune fille non moins myst'erieuse, qui, quelques instants auparavant l’avait enferm'e, lui, Fandor, dans le cabinet de M. de Vaugreland, avec Juve.
Le journaliste, 'edifi'e d'esormais, 'etait moins press'e de courir apr`es la jeune fille. Il savait le nom de la fugitive et la retrouverait sans peine.
Fandor abandonnait donc son projet de poursuivre imm'ediatement l’'enigmatique personne, mais en revanche il 'eprouvait une violente col`ere `a l’'egard de l’officier russe qui, non seulement l’avait interrompu dans sa poursuite, mais encore le brutalisait s'erieusement.
— Parbleu, se dit Fandor, il ne faut pas que je me laisse faire par ce moujik. S’il est plus fort, t^achons d’^etre plus malin. Payons d’audace.
Le Russe ne l^achait pas le brave Fandor, mais Fandor, `a charge de revanche appr'ehendait l’officier par son v^etement.
— Permettez, fit-il d’une voix autoritaire, M. Ivan Ivanovitch, j’'eprouve le tr`es vif d'esir de m’expliquer avec vous, et cela imm'ediatement.
— O`u donc, monsieur ?
— Au poste de police.
— Soit… De la sorte vous laisserez peut-^etre Mademoiselle Denise tranquille.
« Tiens, pensa Fandor, on dirait que ca l’int'eresse.
Et tout haut :
— Mademoiselle Denise, je saurai bien o`u la retrouver par la suite, allons, monsieur.
Toutefois, au moment de mettre son projet `a ex'ecution, Fandor se sentait tr`es g^en'e d’aller avec l’officier au poste de police, car le journaliste ignorait totalement l’endroit o`u se trouvait le bureau du commissaire.
Le Russe toutefois avait rebrouss'e chemin et entra^inait Fandor par un petit sentier.
— Laissons-nous conduire, se dit Fandor, le Russe sait peut-^etre apr`es tout o`u se trouve l’endroit o`u je veux l’amener.
L’un tenant l’autre, les deux hommes parcoururent quelques instants encore une all'ee d'eserte qui s’inclinait par une pente rapide et abrupte vers le rivage.
— Mais nous allons au bord de l’eau, pensa Fandor, c’est curieux, je n’aurais jamais imagin'e qu’`a Monaco le commissariat se trouvait dans le voisinage du port.
Et Fandor regardant autour de lui, remarquait `a part lui-m^eme :
— Je n’apercois que des cabines de bain.
Brusquement, ayant contourn'e un rocher, ils s’arr^et`erent au ras des flots.
Le sentier qu’ils suivaient 'etait coup'e net.
Fandor, surpris, tr'ebucha, et il serait infailliblement tomb'e `a l’eau si une embarcation ne s’'etait trouv'ee l`a.
Le Russe, d’ailleurs, d’une violente pouss'ee l’envoya sur le bateau, et Fandor s’affala dans les bras d’une demi-douzaine de marins.
Le journaliste 'etait si abasourdi de ce qui venait de se passer qu’il n’avait pas eu le temps de dire une seule parole. D'ej`a Ivan Ivanovitch avait donn'e ses ordres :
— Ce monsieur d'esire absolument faire une promenade en mer. Vous allez l’emmener. Il veut se promener pendant six heures cons'ecutives, apr`es quoi vous le ram`enerez ici. Sous aucun pr'etexte, ne rentrez avant.
Dans une langue incompr'ehensible pour Fandor, un quartier-ma^itre reconnaissable `a ses galons, r'epondit quelque chose au commandant.
Puis, `a force de rames, l’embarcation, – une jolie baleini`ere – s’'ecartait du rivage.
— Ah c`a, jura Fandor qui reprenait peu `a peu possession de lui-m^eme, mais ces gens-l`a se foutent de moi.
Et le journaliste, dans un mouvement d’irr'esistible col`ere, tenta de se jeter `a l’eau pour regagner la terre.
Quatre vigoureux gaillards l’assirent de force sur une banquette.
Fandor ne pouvait plus faire un geste, et au fur et `a mesure que les secondes s’'ecoulaient, il voyait s’'eloigner la c^ote.
— Eh bien, pensa le journaliste r'esign'e, voil`a une aventure qui n’est pas ordinaire. Mais puisque je ne suis pas le plus fort il faut c'eder. Attendons. J’en ai para^it-il, pour six heures. Pourvu que ces sauvages ne soient pas assez brutes pour me d'ebarquer au milieu de la mer. C’est 'egal, je me demande ce que veut dire tout cela ?
***
Peut-^etre Fandor aurait-il 'et'e renseign'e si au lieu de s’en aller faire une promenade hygi'enique et involontaire dans une baleini`ere de l’'Etat russe, au beau milieu de la M'editerran'ee, il avait pu rester `a terre et suivre l’officier qui, d'esormais d'ebarrass'e de son encombrante personne, remontait paisiblement par le petit sentier qui longeait la falaise.
Ivan Ivanovitch 'etait soucieux.
Regrettait-il son coup de force ?
Ex'ecutait-il un ordre ?
Avait-il pris sur lui de proc'eder ainsi ?
Ivan Ivanovitch erra environ pendant une heure, et sans but pr'ecis, sans but apparent, dans les jardins du Casino. Apr`es quoi, ayant fait un crochet en ville, il se rendit lentement dans le quartier des villas et prit l’all'ee des Rosiers, dans laquelle se trouvait non seulement la fameuse Conchita Conchas, la danseuse espagnole, mais encore la villa, plac'ee juste en face, des 'epoux H'eberlauf, directeurs de la pension de famille o`u demeurait Mademoiselle Denise.
L’officier sonna chez les H'eberlauf, le domestique vint ouvrir :
— Mademoiselle Denise, demanda le commandant, est-elle rentr'ee ?
— Je ne sais pas, monsieur, r'epondit le valet de chambre, monsieur veut-il se donner la peine d’attendre un instant ?
Le Russe resta dans le jardin, o`u quelques jours auparavant sa jeune et myst'erieuse amie lui avait fait d’amers reproches relatifs `a ses pertes au Casino.
Il n’y avait pas tennis cet apr`es-midi-l`a, et la tonnelle 'etait d'eserte.