La main coup?e (Отрезанная рука)
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De la maison H'eberlauf, ordinairement si bruyante, ne s’'echappait nul bruit.
Au bout de quelques minutes, le domestique revint et s’adressa `a l’officier :
— Si monsieur veut me suivre, Mademoiselle Denise est pr^ete `a le recevoir.
L’officier, dont le coeur battait `a se rompre, monta rapidement deux 'etages derri`ere le domestique et fut introduit dans un boudoir tendu de toiles de Jouy.
Sur une berg`ere, Mademoiselle Denise.
Le visage de la jeune fille 'etait loin de pr'esenter son calme ordinaire.
C’'etait en vain qu’elle s’'eventait pour chasser le rouge qui lui 'etait mont'e aux pommettes. C’est en vain qu’elle faisait de longues et profondes aspirations pour att'enuer l’essoufflement qui lui agitait la poitrine.
Sans r'epondre aux salutations du Russe, elle lui d'esigna de la main un si`ege et demanda :
— Que voulez-vous ?
— Qu’avez-vous donc, mademoiselle Denise, fit-il, vous semblez tout 'emue… Vous est-il arriv'e quelque chose ?
Denise rougit jusqu’`a la racine des cheveux. Elle demeura quelques instants sans r'epondre, puis, du ton embarrass'e d’une personne qui dissimule la v'erit'e, elle expliqua :
— Je viens de subir une vive 'emotion, expliqua-t-elle, c’est au sujet de cette danseuse qui demeure en face, cette Conchita Conchas. M. et M meH'eberlauf ont 'echang'e des paroles violentes, et comme j’aime beaucoup ces braves gens et que j’assistais `a cette dispute, vous comprenez ma surprise, mon 'emotion, n’est-ce pas ?
Plus la jeune fille parlait, plus elle s’embarrassait.
— Mademoiselle Denise, dit Ivan Ivanovitch, je ne vous comprends pas. Je sais bien qu’il se passe depuis quelque temps des choses peu ordinaires, extraordinaires m^eme. Nous avons l’air d’y ^etre m^el'es l’un et l’autre, sans pouvoir nous expliquer pourquoi ni comment. H'elas, il y a dans ma vie, depuis quelques jours, un secret, un secret formidable que je ne puis r'ev'eler, mais que vous importe. D’ici peu, d’ailleurs, dans quelques jours, dans quelques heures, je serai relev'e de ma promesse, car je le veux, je me le suis jur'e.
Comme la jeune fille ne bronchait pas, Ivan Ivanovitch, qui mourait d’envie de lui parler, de lui ouvrir son ^ame, insinua :
— Si vous y teniez, pourtant, je pourrais vous dire…
Mais Denise s’'etait lev'ee soudain, fr'emissante, devant lui. Elle 'etendit le bras, tourna la t^ete :
— Non, fit-elle, non, je ne veux pas conna^itre votre secret. Ivan Ivanovitch, puisque vous avez donn'e votre parole, respectez-l`a et soyez homme d’honneur jusqu’au bout.
Mais quelques instants apr`es, l’officier reprenait :
— Mademoiselle Denise, j’ai autre chose `a vous dire et cette fois je dois parler. Je puis le faire, rien ne m’en emp^eche.
— De quoi s’agit-il donc ? interrogea Denise qui tremblait.
— Quelqu’un, fit `a mi-voix Ivan Ivanovitch, comme s’il e^ut redout'e d’^etre entendu, quelqu’un vous en veut. Quelqu’un vous pourchasse. Vous 'etiez, n’est-il pas vrai, voici deux heures environ, dans les jardins du Casino ? Vous aviez une robe rose, vous l’avez chang'ee depuis, mais `a ce moment vous fuyiez. Est-ce vrai ?
— C’est vrai.
— J’ai pens'e que vous ne vouliez pas rencontrer cet homme qui courait derri`ere vous, puisque vous vous 'etiez apercue de sa poursuite et que vous vous sauviez.
— Alors ? interrogea Denise en se rapprochant de l’officier, si pr`es que ses 'epaules touchaient presque les siennes.
— Alors, fit Ivan, je l’ai emp^ech'e de continuer, je l’ai conduit jusqu’`a la mer.
— Ah, mon Dieu, hurla la jeune fille, incapable de ma^itriser son 'emotion. Ivan Ivanovitch, qu’avez-vous fait ?
Le Russe eut un bon sourire :
— Rien de bien m'echant, mademoiselle, j’ai confi'e cet homme `a mes marins. Ils le prom`enent actuellement en barque avec, pour ordre pr'ecis, de ne le ramener `a terre qu’`a dix heures du soir. J’ai pens'e que pendant ce d'elai je pourrais vous aviser et que vous d'ecideriez de la conduite `a suivre.
La jeune fille respira profond'ement, elle eut un regard attendri pour le robuste colosse :
— Pourquoi donc, interrogea-t-elle, faites-vous tout cela ? Pourquoi vous int'eressez-vous de la sorte `a mon insignifiante personne, monsieur Ivanovitch ?
— C’est parce que je vous aime.
Denise lui posait d'ej`a une autre question :
— Son nom, fit-elle, le nom de cet homme, `a la poursuite duquel vous m’avez arrach'ee ?
L’officier se recueillit un instant, regarda Denise dans les yeux bien franchement pour savoir quelle serait l’impression que lui produirait la r'ev'elation qu’il allait faire :
— Cet homme, d'eclara-t-il, m’a dit s’appeler J'er^ome Fandor.
Certes le nom du journaliste, c'el`ebre dans bien des milieux, ne disait rien, ou peu de chose, `a l’officier russe, mais il pensait que peut-^etre Denise 'eprouverait quelque 'emotion en l’apprenant.
Ou il se trompait, ou sa myst'erieuse interlocutrice 'etait experte en l’art de dissimuler, car `a l’'enonciation du nom de J'er^ome Fandor, pas un muscle de son charmant visage ne tressaillit.
— Ivan Ivanovitch ? dit doucement Denise.
— `A vos ordres, mademoiselle.
— Ivan Ivanovitch, j’ai un service `a vous demander. Un grand service qu’il faut me rendre, absolument, entendez-vous ?
— `A vos ordres.
— Ivan Ivanovitch, reprit la jeune fille, d’une voix aussi nette que possible, je veux que ce soir vous conduisiez ici M. J'er^ome Fandor. `A quelle heure vos marins le ram`eneront-ils `a terre ?
— `A dix heures pr'ecises, mademoiselle. Nous pouvons ^etre `a dix heures et quart ici. De gr'e ou de force, je vous l’am`enerai.
— Je crois, Ivan Ivanovitch que la force ne sera pas n'ecessaire. Dites-lui simplement que M lleDenise d'esire lui parler.
9 – ENCORE LA MAIN COUP'EE
Tandis que Fandor s’enfuyait dans les jardins du Casino de Monte-Carlo, Juve demeurait en t^ete `a t^ete avec M. de Vaugreland.
Juve, une seconde, demeura au milieu de la pi`ece, n’osant tenter un geste.
Bient^ot cependant, son caract`ere emport'e reprit le dessus :
— Ah, sacr'e nom, jura Juve.
Et en m^eme temps, `a l’exemple de Fandor, le policier bondit `a la porte. La porte 'etait ferm'ee, bien ferm'ee, on l’avait sans nul doute ferm'ee de l’ext'erieur.
Juve retraversa la pi`ece et, comme Fandor, allait bondir `a la fen^etre. Or, au moment pr'ecis o`u le policier passait devant le bureau de M. de Vaugreland, celui-ci `a son tour sortit de l’h'eb'etement o`u l’avait plong'e la fuite inopin'ee du journaliste.