ЖАНРЫ

Французский с любовью. Тристан и Изольда / Le roman de Tristan et Iseut

Бакаева С. А.

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Et, sans le saluer, ils tourn`erent bride. Sans attendre limiers ni veneurs, Marc poussa son cheval vers Tintagel, monta les degr'es de la salle, et la reine entendit son pas press'e retentir sur les dalles. Elle se leva, vint `a sa rencontre, lui prit son 'ep'ee, comme elle avait coutume, et s’inclina jusqu’`a ses pieds. Marc la retint par les mains et la relevait, quand Iseut, haussant vers lui son regard, vit ses nobles traits tourment'es par la col`ere : tel il lui 'etait apparu jadis, forcen'e, devant le b^ucher. « Ah ! pensa-t-elle, mon ami est d'ecouvert, le roi l’a pris! » Son coeur se refroidit dans sa poitrine, et sans une parole, elle s’abattit aux pieds du roi. Il la prit dans ses bras et la baisa doucement ; peu `a peu elle se ranimait : « Amie, amie, quel est votre tourment ? —Sire, j’ai peur ; je vous ai vu si courrouc'e ! – Oui, je revenais irrit'e de cette chasse. – Ah ! Seigneur, si vos veneurs vous ont marri, vous sied-il de prendre tant `a coeur des f^acheries de chasse ? »

Marc sourit de ce propos : « Non, amie, mes veneurs ne m’ont pas irrit'e ; mais trois f'elons, qui, d`es longtemps, nous ha"issent ; tu les connais, Andret, Denoalen, et Gondo"ine ; je les ai chass'es de ma terre. – Sire, quel mal ont-ils os'e dire de moi ? – Que t’importe ? Je les ai chass'es. – Sire, chacun a le droit de dire sa pens'ee. Mais j’ai le droit aussi de conna^itre le bl^ame jet'e sur moi. Et de qui l’apprendrais-je, sinon de vous ? Seule en ce pays 'etranger, je n’ai personne, hormis vous, sire, pour me d'efendre. – Soit. Ils pr'etendaient donc qu’il te convient de te justifier par le serment et par l’'epreuve du fer rouge. « La reine, disaient-ils, ne devrait-elle pas requ'erir elle-m^eme ce jugement ? Ces 'epreuves sont l'eg`eres `a qui se sait innocent. Que lui en co^uterait-il?… Dieu est vrai juge ; il dissiperait `a jamais les griefs anciens… ». Voil`a ce qu’ils pr'etendaient. Mais laissons ces choses. Je les ai chass'es, te dis-je ».

Iseut fr'emit ; elle regarda le roi : « Sire, mandez-leur de revenir `a votre cour. Je me justifierai par serment. – Quand ? – Au dixi`eme jour. – Ce terme est bien proche, amie. – Il n’est que trop lointain. Mais je requiers que d’ici l`a vous mandiez au roi Arthur de chevaucher avec monseigneur Gauvain, avec Girflet, K'e le s'en'echal et cent de ses chevaliers jusqu’`a la marche de votre terre, `a la Blanche-Lande, sur la rive du fleuve qui s'epare vos royaumes. C’est l`a, devant eux, que je veux faire le serment, et non devant vos seuls barons : car, `a peine aurais-je jur'e, vos barons vous requerraient encore de m’imposer nouvelle 'epreuve et jamais nos tourments ne finiraient. Mais ils n’oseront plus, si Arthur et ses chevaliers sont les garants du jugement ».

Tandis que se h^ataient vers Carduel les h'erauts d’armes, messagers de Marc aupr`es du roi Arthur, secr`etement Iseut envoya vers Tristan son valet Perinis le Blond, le Fid`ele. Perinis courut sous les bois, 'evitant les sentiers fray'es, tant qu’il atteignit la cabane d’Orri le forestier, o`u, depuis de longs jours, Tristan l’attendait. Perinis lui rapporta les choses advenues, la nouvelle f'elonie, le terme du jugement, l’heure et le lieu marqu'es : « Sire, ma dame vous mande qu’au jour fix'e, sous une robe de p`elerin, si habilement d'eguis'e que nul ne puisse vous reconna^itre, sans armes, vous soyez `a la Blanche-Lande : il lui faut, pour atteindre au lieu du jugement, passer le fleuve en barque ; sur la rive oppos'ee, l`a o`u seront les chevaliers du roi Arthur, vous l’attendrez. Sans doute, alors vous pourrez lui porter aide. Ma dame redoute le jour du jugement : pourtant elle se fie en la courtoisie de Dieu, qui d'ej`a sut l’arracher aux mains des l'epreux. – Retourne vers la reine, beau doux ami Perinis : dis-lui que je ferai sa volont'e ».

Or, seigneurs, quand Perinis s’en retourna vers Tintagel, il advint qu’il apercut dans un fourr'e le m^eme forestier qui, nagu`ere, ayant surpris les amants endormis, les avait d'enonc'es au roi. Un jour qu’il 'etait ivre, il s’'etait vant'e de sa tra^itrise. L’homme, ayant creus'e dans la terre un trou profond, le recouvrait habilement de branchages, pour y prendre loups et sangliers. Il vit s’'elancer sur lui le valet de la reine et voulut fuir. Mais Perinis l’accula sur le bord du pi`ege : « Espion qui as vendu la reine, pourquoi t’enfuir ? Reste l`a, pr`es de la tombe, que toi-m^eme as pris le soin de creuser ! »

Son b^aton tournoya dans l’air en bourdonnant. Le b^aton et le cr^ane se bris`erent `a la fois, et Perinis le Blond, le Fid`ele, poussa du pied le corps dans la fosse couverte de branches.

Au jour marqu'e pour le jugement, le roi Marc, Iseut et les barons de Cornouailles, ayant chevauch'e jusqu’`a la Blanche-Lande, parvinrent en bel arroi devant le fleuve, et, mass'es au long de l’autre rive, les chevaliers d’Arthur les salu`erent de leurs banni`eres brillantes. Devant eux, assis sur la berge, un p`elerin mis'ereux, envelopp'e dans sa chape, o`u pendaient des coquilles, tendait sa s'ebile de bois et demandait l’aum^one d’une voix aigu"e et dolente. `A force de rames, les barques de Cornouailles approchaient. Quand elles furent pr`es d’atterrir, Iseut demanda aux chevaliers qui l’entouraient : « Seigneurs, comment pourrai-je atteindre `a la terre ferme, sans souiller mes longs v^etements dans cette fange ? Il faudrait qu’un passeur vint m’aider ».

L’un des chevaliers h'ela le p`elerin : « Ami, retrousse ta chape, descends dans l’eau et porte la reine, si pourtant tu ne crains pas, cass'e comme je te vois, de fl'echir `a mi-route ».

L’homme prit la reine dans ses bras. Elle lui dit tout bas : « Ami ! » Puis, tout bas encore : « Laisse-toi choir sur le sable ». Parvenu au rivage, il tr'ebucha et tomba, tenant la reine press'ee entre ses bras. 'Ecuyers et mariniers, saisissant les rames et les gaffes, pourchassaient le pauvre h`ere. « Laissez-le, dit la reine ; sans doute un long p`elerinage l’avait affaibli ». Et d'etachant un fermail d’or fin, elle le jeta au p`elerin.

Devant le pavillon d’Arthur, un riche drap de soie de Nic'ee [54] 'etait tendu sur l’herbe verte, et les reliques des saints, retir'ees des 'ecrins et des ch^asses [55] , y 'etaient d'ej`a dispos'ees. Monseigneur Gauvain, Girflet et K'e le s'en'echal les gardaient. La reine, ayant suppli'e Dieu, retira les joyaux de son cou et de ses mains et les donna aux pauvres mendiants ; elle d'etacha son manteau de pourpre et sa guimpe fine, et les donna ; elle donna son chainse et son bliaut et ses chaussures enrichies de pierreries. Elle garda seulement sur son corps une tunique sans manches, et, les bras et les pieds nus, s’avanca devant les deux rois. `A l’entour, les barons la contemplaient en silence, et pleuraient. Pr`es des reliques br^ulait un brasier. Tremblante, elle 'etendit la main droite vers les ossements des saints et dit : « Roi de Logres et roi de Cornouailles, sire Gauvain, sire K'e, sire Girflet, et vous tous qui serez mes garants, par ces corps saints et par tous les corps saints qui sont en ce monde, je jure que jamais un homme n'e de femme ne m’a tenue entre ses bras, hormis le roi Marc, mon seigneur, et le pauvre p`elerin qui, tout `a l’heure, s’est laiss'e choir `a vos yeux. Roi Marc, ce serment convient-il ? – Oui, reine, et que Dieu manifeste son vrai jugement ! – Amen ! » dit Iseut.

54

un riche drap de soie de Nic'ee – богатая шёлковая ткань из Никеи

55

les reliques des saints, retir'ees des 'ecrins et des ch^asses – мощи святых, извлечённые из ковчежцев и рак

Elle s’approcha du brasier, p^ale et chancelante. Tous se taisaient : le fer 'etait rouge. Alors, elle plongea ses bras nus dans la braise, saisit la barre de fer, marcha neuf pas en la portant, puis l’ayant rejet'ee, 'etendit ses bras en croix, les paumes ouvertes. Et chacun vit que sa chair 'etait plus saine que prune de prunier.

Alors de toutes les poitrines un grand cri de louange monta vers Dieu.

XIII

La voix du rossignol

Quand Tristan, rentr'e dans la cabane du forestier Orri, eut rejet'e son bourdon et d'epouill'e sa chape de p`elerin, il connut clairement en son coeur que le jour 'etait venu de tenir la foi jur'ee au roi Marc et de s’'eloigner du pays de Cornouailles.

Que tardait-il encore ? La reine s’'etait justifi'ee, le roi la ch'erissait, il l’honorait. Arthur au besoin la prendrait en sa sauvegarde, et, d'esormais, nulle f'elonie ne pr'evaudrait contre elle. Pourquoi plus longtemps r^oder aux alentours de Tintagel ? Il risquait vainement sa vie, et la vie du forestier, et le repos d’Iseut. Certes, il fallait partir, et c’est pour la derni`ere fois, sous sa robe de p`elerin, `a la Blanche-Lande, qu’il avait senti le beau corps d’Iseut entre ses bras. Trois jours encore, il tarda, ne pouvant se d'eprendre du pays o`u vivait la reine. Mais quand vint le quatri`eme jour, il prit cong'e du forestier qui l’avait h'eberg'e et dit `a Gorvenal : « Beau ma^itre, voici l’heure du long d'epart : nous irons vers la terre de Galles ».

Ils se mirent `a la voie, tristement, dans la nuit. Mais leur route longeait le verger enclos de pieux o`u Tristan, jadis, attendait son amie. La nuit brillait limpide. Au d'etour du chemin, non loin de la palissade, il vit se dresser dans la clart'e du ciel le tronc robuste du grand pin. « Beau ma^itre, attends sous le bois prochain ; bient^ot je serai revenu. – O`u vas-tu ? Fou, veux-tu sans r'epit chercher la mort ? » Mais d'ej`a, d’un bond assur'e, Tristan avait franchi la palissade de pieux. Il vint sous le grand pin, pr`es du perron de marbre clair. Que servirait maintenant de jeter `a la fontaine des copeaux bien taill'es ? Iseut ne viendrait plus ! A pas souples et prudents, par le sentier qu’autrefois suivait la reine, il osa s’approcher du ch^ateau.

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