ЖАНРЫ

Французский с любовью. Тристан и Изольда / Le roman de Tristan et Iseut

Бакаева С. А.

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Alors s’avance le cort`ege de la reine. Les lavandi`eres et les chambri`eres viennent en t^ete, ensuite les femmes et les filles des barons et des comtes. Elles passent une `a une ; un jeune chevalier escorte chacune d’elles. Enfin approche un palefroi mont'e par la plus belle que Kaherdin ait jamais vue de ses yeux : elle est bien faite de corps et de visage, les hanches un peu basses, les sourcils bien trac'es, les yeux riants, les dents menues ; une robe de rouge samit la couvre ; un mince chapelet d’or et de pierreries pare son front poli.

« C’est la reine, dit Kaherdin `a voix basse. – La reine ? dit Tristan ; non, c’est Camille, sa servante ». Alors s’en vient, sur un palefroi vair, une autre demoiselle plus blanche que neige en f'evrier, plus vermeille que rose ; ses yeux clairs fr'emissent comme l’'etoile dans la fontaine. « Or, je la vois, c’est la reine ! dit Kaherdin. – Eh ! non, dit Tristan, c’est Brangien la Fid`ele ».

Mais la route s’'eclaira tout `a coup, comme si le soleil ruisselait soudain `a travers les feuillages des grands arbres, et Iseut la Blonde apparut. Le duc Andret, que Dieu honnisse ! chevauchait `a sa droite. `A cet instant, partirent du fourr'e d’'epines des chants de fauvettes et d’alouettes, et Tristan mettait en ces m'elodies toute sa tendresse. La reine a compris le message de son ami. Elle remarque sur le sol la branche de coudrier o`u le ch`evrefeuille s’enlace fortement, et songe en son coeur : « Ainsi va de nous, ami ; ni vous sans moi, ni moi sans vous ». Elle arr^ete son palefroi et descend. Puis elle se tourne vers le fourr'e d’'epines et dit `a voix haute : « Oiseaux de ce bois, qui m’avez r'ejouie de vos chansons, je vous prends `a louage. Tandis que mon seigneur Marc chevauchera jusqu’`a la Blanche-Lande, je veux s'ejourner dans mon ch^ateau de Saint-Lubin. Oiseaux, faites-moi cort`ege jusque-l`a ; ce soir, je vous r'ecompenserai richement, comme de bons m'enestrels ». Tristan retint ses paroles et se r'ejouit. Mais d'ej`a Andret le F'elon s’inqui'etait. Il remit la reine en selle et le cort`ege s’'eloigna.

Or, 'ecoutez une male aventure.

Dans le temps o`u passait le cort`ege royal, l`a-bas, sur la route o`u Gorvenal et l’'ecuyer de Kaherdin gardaient les chevaux de leurs seigneurs, survint un chevalier en armes, nomm'e Bleheri. Il reconnut de loin Gorvenal et l’'ecu de Tristan : « Qu’ai-je vu ? pensa-t-il ; c’est Gorvenal et cet autre est Tristan lui-m^eme ». Il 'eperonna son cheval vers eux et cria : « Tristan! » Mais d'ej`a les deux 'ecuyers avaient tourn'e bride et fuyaient. Bleheri, lanc'e `a leur poursuite r'ep'etait : « Tristan ! Arr^ete, je t’en conjure par ta prouesse! » Mais les 'ecuyers ne se retourn`erent pas. Alors Bleheri cria : « Tristan ! arr^ete, je t’en conjure par le nom d’Iseut la Blonde! » Trois fois il conjura les fuyards par le nom d’Iseut la Blonde. Vainement : ils disparurent, et Bleheri ne put atteindre qu’un de leurs chevaux, qu’il emmena comme sa capture. Il parvint au ch^ateau de Saint-Lubin, au moment o`u la reine venait de s’y h'eberger. Et, l’ayant trouv'ee seule, il lui dit : « Reine, Tristan est dans ce pays. Je l’ai vu sur la route abandonn'ee qui vient de Tintagel. Il a pris la fuite. Trois fois je lui ai cri'e de s’arr^eter, le conjurant au nom d’Iseut la Blonde ; mais il avait pris peur, il n’a pas os'e m’attendre. – Beau sire, vous dites mensonge et folie : comment Tristan serait-il en ce pays ? Comment aurait-il fui devant vous ? Comment ne se serait-il pas arr^et'e, conjur'e par mon nom ? – Pourtant, dame, je l’ai vu, `a telles enseignes que j’ai pris l’un de ses chevaux. Voyez-le tout harnach'e, l`a-bas, sur l’aire ».

Mais Bleheri vit Iseut courrouc'ee. Il en eut deuil, car il aimait Tristan et la reine. Il la quitta, regrettant d’avoir parl'e. Alors, Iseut pleura et dit : « Malheureuse ! j’ai trop v'ecu, puisque j’ai vu le jour o`u Tristan me raille et me honnit ! Jadis, conjur'e par mon nom, quel ennemi n’aurait-il pas affront'e ? Il est hardi de son corps ; s’il a fui devant Bleheri, s’il n’a pas daign'e s’arr^eter au nom de son amie, ah ! C’est que l’autre Iseut le poss`ede ! Pourquoi est-il revenu ? Il m’avait trahie, il a voulu me honnir par surcro^it ! N’avait-il pas assez de mes tourments anciens ? Qu’il s’en retourne donc, honni `a son tour, vers Iseut aux Blanches Mains ! »

Elle appela Perinis le Fid`ele, et lui redit les nouvelles que Bleheri lui avait port'ees. Elle ajouta : « Ami, cherche Tristan sur la route abandonn'ee qui va de Tintagel `a Saint-Lubin. Tu lui diras que je ne le salue pas, et qu’il ne soit pas si hardi que d’oser approcher de moi, car je le ferais chasser par les sergents et les valets ».

Perinis se mit en qu^ete, tant qu’il trouva Tristan et Kaherdin. Il leur fit le message de la reine.

« Fr`ere, s’'ecria Tristan, qu’as-tu dit ? Comment aurais-je fui devant Bleheri, puisque, tu le vois, nous n’avons pas m^eme nos chevaux ? Gorvenal les gardait, nous ne l’avons pas retrouv'e au lieu d'esign'e, et nous le cherchons encore ».

`A cet instant revinrent Gorvenal et l’'ecuyer de Kaherdin : ils confess`erent leur aventure. « Perinis, beau doux ami, dit Tristan, retourne en h^ate vers ta dame. Dis-lui que je lui envoie salut et amour, que je n’ai pas failli `a la loyaut'e que je lui dois, qu’elle m’est ch`ere par-dessus toutes les femmes ; dis-lui qu’elle te renvoie vers moi me porter sa merci : j’attendrai ici que tu reviennes ».

Perinis retourna donc vers la reine et lui redit ce qu’il avait vu et entendu. Mais elle ne le crut pas : « Ah ! Perinis, tu 'etais mon priv'e et mon fid`ele, et mon p`ere t’avait destin'e, tout enfant, `a me servir. Mais Tristan l’enchanteur t’a gagn'e par ses mensonges et ses pr'esents. Toi aussi, tu m’as trahie ; va-t’en! » Perinis s’agenouilla devant elle : « Dame, j’entends paroles dures. Jamais je n’eus telle peine en ma vie. Mais peu me chaut de moi : j’ai deuil pour vous, dame, qui faites outrage `a mon seigneur Tristan, et qui trop tard en aurez regret. —Va-t’en, je ne te crois pas ! Toi aussi, Perinis, Perinis le Fid`ele, tu m’as trahie ! »

Tristan attendit longtemps que Perinis lui port^at le pardon de la reine. Perinis ne vint pas. Au matin, Tristan s’atourne d’une grande chape en lambeaux. Il peint par places son visage de vermillon et de brou de noix, en sorte qu’il ressemble `a un malade rong'e par la l`epre. Il prend en ses mains un hanap de bois vein'e `a recueillir les aum^ones et une cr'ecelle de ladre. Il entre dans les rues de Saint-Lubin, et, muant sa voix, mendie `a tous venants. Pourra-t-il seulement apercevoir la reine ? Elle sort enfin du ch^ateau ; Brangien et ses femmes, ses valets et ses sergents l’accompagnent. Elle prend la voie qui m`ene `a l’'eglise. Le l'epreux suit les valets, fait sonner sa cr'ecelle, supplie `a voix dolente : « Reine, faites-moi quelque bien ; vous ne savez pas comme je suis besogneux! » `A son beau corps, `a sa stature, Iseut l’a reconnu. Elle fr'emit toute, mais ne daigne baisser son regard vers lui. Le l'epreux l’implore, et c’'etait piti'e de l’ou"ir ; il se tra^ine apr`es elle : « Reine, si j’ose approcher de vous, ne vous courroucez pas ; ayez merci de moi, je l’ai bien m'erit'e ! »

Mais la reine appelle les valets et les sergents : « Chassez ce ladre ! » leur dit-elle. Les valets le repoussent, le frappent. Il leur r'esiste et s’'ecrie : « Reine, ayez piti'e! » Alors Iseut 'eclata de rire. Son rire sonnait encore quand elle entra dans l’'eglise. Quand il l’entendit rire, le l'epreux s’en alla. La reine fit quelques pas dans la nef du moutier ; puis ses membres fl'echirent ; elle tomba sur les genoux, la t^ete contre le sol, les bras en croix. Le m^eme jour, Tristan prit cong'e de Dinas, `a tel d'econfort qu’il semblait avoir perdu le sens, et sa nef appareilla pour la Bretagne. H'elas ! bient^ot la reine se repentit. Quand elle sut par Dinas de Lidan que Tristan 'etait parti `a tel deuil, elle se prit `a croire que Perinis lui avait dit v'erit'e ; que Tristan n’avait pas fui, conjur'e par son nom ; qu’elle l’avait chass'e `a grand tort. « Quoi ! pensait-elle, je vous ai chass'e, vous, Tristan, ami ! Vous me ha"issez d'esormais, et jamais je ne vous reverrai. Jamais vous n’apprendrez seulement mon repentir, ni quel ch^atiment je veux m’imposer et vous offrir comme un gage menu de mon remords ! »

De ce jour, pour se punir de son erreur et de sa folie, Iseut la Blonde rev^etit un cilice et le porta contre sa chair.

XVIII

Tristan fou

Tristan revit la Bretagne, Carhaix, le duc Ho"el et sa femme Iseut aux Blanches Mains. Tous lui firent accueil, mais Iseut la Blonde l’avait chass'e : rien ne lui 'etait plus. Longuement il languit loin d’elle ; puis un jour il songea qu’il voulait la revoir, d^ut-elle le faire encore battre vilement par ses sergents et ses valets. Loin d’elle, il savait sa mort s^ure et prochaine ; plut^ot mourir d’un coup que lentement, chaque jour. Qui vit `a douleur est tel qu’un mort. Tristan d'esire la mort, il veut la mort : mais que la reine apprenne du moins qu’il a p'eri pour l’amour d’elle ; qu’elle l’apprenne, il mourra plus doucement.

Il partit de Carhaix sans avertir personne, ni ses parents, ni ses amis, ni m^eme Kaherdin, son cher compagnon. Il partit mis'erablement v^etu, `a pied : car nul ne prend garde aux pauvres truands qui cheminent sur les grandes routes. Il marcha tant qu’il atteignit le rivage de la mer. Au port, une grande nef marchande appareillait : d'ej`a les mariniers halaient la voile et levaient l’ancre pour cingler vers la haute mer. « Dieu vous garde, seigneurs, et puissiez-vous naviguer heureusement ! Vers quelle terre irez-vous ? – Vers Tintagel. – Vers Tintagel ! Ah ! Seigneurs, emmenez-moi ! »

Il s’embarque. Un vent propice gonfle la voile, la nef court sur les vagues. Cinq nuits et cinq jours elle vogua droit vers la Cornouailles, et le sixi`eme jour jeta l’ancre dans le port de Tintagel.

Au del`a du port, le ch^ateau se dressait sur la mer, bien clos de toutes parts : on n’y pouvait entrer que par une seule porte de fer, et deux prud’hommes la gardaient jour et nuit. Comment y p'en'etrer ? Tristan descendit de la nef et s’assit sur le rivage. Il apprit d’un homme qui passait que Marc 'etait au ch^ateau et qu’il venait d’y tenir une grande cour. « Mais o`u est la reine ? et Brangien, sa belle servante ? – Elles sont aussi `a Tintagel, et r'ecemment je les ai vues : la reine Iseut semblait triste, comme `a son ordinaire ».

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