Французский с любовью. Тристан и Изольда / Le roman de Tristan et Iseut
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«Ami, dit-il enfin, j’entends merveilleuses paroles, et vous avez 'emu mon coeur `a piti'e : car vous avez endur'e telles peines dont Dieu garde chacun et chacune ! Retournons vers Carhaix : au troisi`eme jour, si je puis, je vous dirai ma pens'ee ».
En sa chambre, `a Tintagel, Iseut la Blonde soupire `a cause de Tristan qu’elle appelle. L’aimer toujours, elle n’a d’autre penser, d’autre espoir, d’autre vouloir. En lui est tout son d'esir, et depuis deux ann'ees elle ne sait rien de lui. O`u est-il ? En quel pays ? Vit-il seulement ? En sa chambre, Iseut la Blonde est assise, et fait un triste lai d’amour. Elle dit comment Guron fut surpris et tu'e pour l’amour de la dame qu’il aimait sur toute chose, et comment par ruse le comte donna le coeur de Guron `a manger `a sa femme, et la douleur de celle-ci. La reine chante doucement ; elle accorde sa voix `a la harpe. Les mains sont belles, le lai bon, le ton bas et douce la voix.
Or, survient Kariado, un riche comte d’une ^ile lointaine. Il 'etait venu `a Tintagel pour offrir `a la reine son service, et plusieurs fois depuis le d'epart de Tristan il l’avait requise d’amour. Mais la reine rebutait sa requ^ete et la tenait `a folie. Il 'etait beau chevalier, orgueilleux et fier, bien emparl'e, mais il valait mieux dans les chambres des dames qu’en bataille. Il trouva Iseut, qui faisait son lai. Il lui dit en riant : « Dame, quel triste chant, triste comme celui de l’orfraie ! Ne dit-on pas que l’orfraie chante pour annoncer la mort ? C’est ma mort sans doute qu’annonce votre lai : car je meurs pour l’amour de vous ! – Soit, lui dit Iseut. Je veux bien que mon chant signifie votre mort, car jamais vous n’^etes venu c'eans sans m’apporter nouvelle douloureuse. C’est vous qui toujours avez 'et'e orfraie ou chat-huant pour m'edire de Tristan. Aujourd’hui, quelle male nouvelle me direz-vous encore ? » Kariado lui r'epondit : « Reine, vous ^etes irrit'ee, et je ne sais de quoi ; mais bien fou qui s’'emeut de vos dires ! Quoi qu’il advienne de la mort que m’annonce l’orfraie, voici donc la male nouvelle que vous apporte le chat-huant : Tristan, votre ami, est perdu pour vous, dame Iseut. Il a pris femme en autre terre. D'esormais, vous pourrez vous pourvoir ailleurs, car il d'edaigne votre amour. Il a pris femme `a grand honneur, Iseut aux Blanches Mains, la fille du duc de Bretagne ».
Kariado s’en va, courrouc'e. Iseut la Blonde baisse la t^ete et commence `a pleurer.
Au troisi`eme jour, Kaherdin appela Tristan : « Ami, j’ai pris conseil en mon coeur. Oui, si vous m’avez dit v'erit'e, la vie que vous menez en cette terre est forsennerie et folie, et nul bien n’en peut venir ni pour vous ni pour ma soeur Iseut aux Blanches Mains. Donc entendez mon propos. Nous voguerons ensemble vers Tintagel ; vous reverrez la reine, et vous 'eprouverez si toujours elle vous regrette et vous porte foi. Si elle vous a oubli'e, peut-^etre alors aurez-vous plus ch`ere Iseut ma soeur, la simple, la belle. Je vous suivrai : ne suis-je pas votre pair et votre compagnon ? – Fr`ere, dit Tristan, on dit bien : Le coeur d’un homme vaut tout l’or d’un pays ».
Bient^ot, Tristan et Kaherdin prirent le bourdon et la chape des p`elerins, comme s’ils voulaient visiter les corps saints en terre lointaine. Ils prirent le cong'e du duc Ho"el. Tristan emmenait Gorvenal, et Kaherdin un seul 'ecuyer. Secr`etement, ils 'equip`erent une nef et vogu`erent vers la Cornouailles. Le vent leur fut l'eger et bon, tant qu’ils atterrirent un matin, avant l’aurore, non loin de Tintagel, dans une crique d'eserte, voisine du ch^ateau de Lidan. L`a, sans doute, Dinas de Lidan, le bon s'en'echal, les h'ebergerait et saurait cacher leur venue.
Au petit jour, les quatre compagnons montaient vers Lidan quand ils virent venir derri`ere eux un homme qui suivait la m^eme route, au petit pas de son cheval. Ils se jet`erent sous bois, mais l’homme passa sans les voir, car il sommeillait en selle. Tristan le reconnut : « Fr`ere, dit-il tout bas `a Kaherdin, c’est Dinas de Lidan lui-m^eme. Il dort. Sans doute, il revient de chez son amie et r^eve encore d’elle : il ne serait pas courtois de l’'eveiller, mais suis-moi de loin ». Il rejoignit Dinas, prit doucement son cheval par la bride, et chemina sans bruit `a ses c^ot'es. Enfin, un faux pas du cheval r'eveilla le dormeur. Il ouvre les yeux, voit Tristan, h'esite : « C’est toi, c’est toi, Tristan ! Dieu b'enisse l’heure o`u je te revois : je l’ai si longtemps attendue ! – Ami, Dieu vous sauve ! Quelles nouvelles me direz-vous de la reine ? – H'elas ! de dures nouvelles. Le roi la ch'erit et veut lui faire f^ete ; mais depuis ton exil elle languit et pleure pour toi. Ah ! Pourquoi revenir pr`es d’elle ? Veux-tu chercher encore sa mort et la tienne ? Tristan, aie piti'e de la reine, laisse-la `a son repos ! – Ami, dit Tristan, octroyez-moi un don : cachez-moi `a Lidan, portez-lui mon message et faites que je la revoie une fois, une seule fois ». Dinas r'epondit : « J’ai piti'e de ma dame, et je ne veux faire ton message que si je sais qu’elle t’est rest'ee ch`ere par-dessus toutes les femmes. – Ah ! sire, dites-lui qu’elle m’est rest'ee ch`ere par-dessus toutes les femmes, et ce sera v'erit'e. – Or donc, suis-moi, Tristan ; je t’aiderai en ton besoin ».
`A Lidan, le s'en'echal h'ebergea Tristan, Gorvenal, Kaherdin et son 'ecuyer, et quand Tristan lui eut cont'e de point en point l’aventure de sa vie, Dinas s’en fut `a Tintagel pour s’enqu'erir des nouvelles de la cour. Il apprit qu’`a trois jours de l`a, la reine Iseut, le roi Marc, toute sa mesnie, tous ses 'ecuyers et tous ses veneurs quitteraient Tintagel pour s’'etablir au ch^ateau de la Blanche-Lande, o`u de grandes chasses 'etaient pr'epar'ees. Alors Tristan confia au s'en'echal son anneau de jaspe vert et le message qu’il devait redire `a la reine.
XVII
Dinas de Lidan
Dinas retourna donc `a Tintagel, monta les degr'es et entra dans la salle. Sous le dais, le roi Marc et Iseut la Blonde 'etaient assis `a l’'echiquier. Dinas prit place sur un escabeau pr`es de la reine, comme pour observer son jeu, et par deux fois, feignant de lui d'esigner les pi`eces, il posa sa main sur l’'echiquier : `a la seconde fois, Iseut reconnut `a son doigt l’anneau de jaspe. Alors, elle eut assez jou'e. Elle heurta l'eg`erement le bras de Dinas, en telle guise que [60] plusieurs paonnets tomb`erent en d'esordre.
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en telle guise que – таким образом, что…, под видом
« Voyez, s'en'echal, dit-elle, vous avez troubl'e mon jeu, et de telle sorte que je ne saurais le reprendre ».
Marc quitte la salle, Iseut se retire en sa chambre, et fait venir le s'en'echal aupr`es d’elle : « Ami, vous ^etes messager de Tristan ? – Oui, reine, il est `a Lidan, cach'e dans mon ch^ateau. – Est-il vrai qu’il ait pris femme en Bretagne ? – Reine, on vous a dit v'erit'e. Mais il assure qu’il ne vous a point trahie ; que pas un seul jour il n’a cess'e de vous ch'erir par-dessus toutes les femmes ; qu’il mourra s’il ne vous revoit, une fois seulement : il vous semond d’y consentir [61] , par la promesse que vous lui f^ites le dernier jour o`u il vous parla ».
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il vous semond d'y consentir – он умоляет вас на это согласиться
La reine se tut quelque temps, songeant `a l’autre Iseut. Enfin, elle r'epondit : « Oui, au dernier jour o`u il me parla, j’ai dit, il m’en souvient : « Si jamais je revois l’anneau de jaspe vert, ni tour, ni fort ch^ateau, ni d'efense royale ne m’emp^echeront de faire la volont'e de mon ami, que ce soit sagesse ou folie… »
– Reine, `a deux jours d’ici la cour doit quitter Tintagel pour gagner la Blanche-Lande ; Tristan vous mande qu’il sera cach'e sur la route, dans un fourr'e d’'epines. Il vous mande que vous le preniez en piti'e. – Je l’ai dit : ni tour, ni fort ch^ateau, ni d'efense royale ne m’emp^echeront de faire la volont'e de mon ami ».
Le surlendemain, tandis que toute la cour de Marc s’appr^etait au d'epart de Tintagel, Tristan et Gorvenal, Kaherdin et son 'ecuyer rev^etirent le haubert, prirent leurs 'ep'ees et leurs 'ecus, et par des chemins secrets se mirent `a la voie vers le lieu d'esign'e. `A travers la for^et, deux routes conduisaient vers la Blanche-Lande : l’une belle et bien ferr'ee, par o`u devait passer le cort`ege, l’autre pierreuse et abandonn'ee. Tristan et Kaherdin apost`erent sur celle-ci leurs deux 'ecuyers ; ils les attendraient en ce lieu, gardant leurs chevaux et leurs 'ecus. Eux-m^emes se gliss`erent sous bois et se cach`erent dans un fourr'e. Devant ce fourr'e, sur la route, Tristan d'eposa une branche de coudrier o`u s’enlacait un brin de ch`evrefeuille.
Bient^ot le cort`ege appara^it sur la route. C’est d’abord la troupe du roi Marc. Viennent en belle ordonnance les fourriers et les mar'echaux, les queux et les 'echansons, viennent les chapelains, viennent les valets de chiens menant l'evriers et brachets, puis les fauconniers portant les oiseaux sur le poing gauche, puis les veneurs, puis les chevaliers et les barons ; ils vont leur petit train, bien arrang'es deux par deux, et il fait beau les voir, richement mont'es sur chevaux harnach'es de velours sem'e d’orf`evrerie. Puis le roi Marc passa et Kaherdin s’'emerveillait de voir ses priv'es autour de lui, deux de-c`a et deux de-l`a, habill'es tous de drap d’or ou d’'ecarlate.