La livr?e du crime (Преступная ливрея)
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— J’arrive trop tard, dit-il, simplement.
Devant le policier, 'etroitement garrott'e, b^aillonn'e, les yeux band'es, ne pouvant bouger m^eme un doigt, se trouvait H. W. K. Backefelder, assis sur une chaise de la salle `a manger et si p^ale, si bl^eme que, sans r'efl'echir, Juve le crut mort. Comme tous les hommes d’action, devant l’horreur du fait accompli, Juve demeura paralys'e quelques secondes, an'eanti, et puis, la r'eaction se fit en lui, il eut comme une honte de sa propre 'emotion, il se pr'ecipita vers l’Am'ericain.
Et `a peine Juve s’'etait-il approch'e, avait-il fr^ol'e son compagnon de quelques jours, qu’un cri de joie s’'echappait de ses l`evres :
— Mais, il vit, il vit, ah, cr'edibis`eque, il vit !
Avec une pr'ecipitation extr^eme, Juve alors entreprit de d'eligoter le malheureux 'etranger. Il enleva le bandeau qui lui voilait la lumi`ere. Et avec un indicible bonheur, il vit le regard de Backefelder 'etinceler, lumineux, affol'e, suppliant surtout.
— Oui, oui, criait Juve, perdant compl`etement la t^ete, je me d'ep^eche, vous allez ^etre libre.
Et, tout en parlant, le policier s’arrachait les ongles `a vouloir d'efaire les noeuds compliqu'es qui maintenaient les cordages, immobilisant Backefelder depuis les pieds jusqu’`a la t^ete, maintenant m^eme son b^aillon. Ce n’'etait malheureusement pas chose facile que de d'efaire les noeuds compliqu'es `a dessein des cordes tendues avec une rigidit'e extr^eme. Juve s’impatientait, s’embrouillait, finit par prendre un canif et par scier autant qu’il le pouvait les liens. Le b^aillon tomba d’abord. Juve haleta :
— Que vous est-il arriv'e ? Qui est-ce qui vous a mis…
Mais 'evidemment, Backefelder 'etait encore hors d’'etat de r'epondre. Le dernier cordage d'efait, il se leva pesamment du si`ege o`u il venait de vivre de si cruels moments, et, les membres engourdis, titubant, victime d’un 'etourdissement, il fit quelques pas `a travers la pi`ece sans r'epondre aux questions que Juve multipliait. Pendant quelques secondes, cette sc`ene se prolongea, puis Backefelder ayant fait deux ou trois grandes aspirations profondes, s’'etant 'etir'e, sembla retrouver un peu de calme, de tranquillit'e d’^ame au moins. Alors, avec son flegme parfait, Backefelder se tournant vers Juve qui, maintenant, adoss'e `a la muraille, le regardait avec stupeur, il lui tendit la main, et, d’un ton tr`es tranquille, d'eclarait :
— Ma foi, monsieur Juve, je vous remercie du service que vous venez de me rendre.
Et il proposa :
— Si nous allions fumer un cigare ?
***
Dix minutes plus tard, Juve obtenait enfin du flegmatique compagnon qu’il s’'etait donn'e des renseignements sur sa nuit.
— Par piti'e, dit Juve, 'enerv'e de voir Backefelder tranquillement install'e dans un fauteuil du salon-fumoir tirer de larges bouff'ees d’un excellent havane, par piti'e, que vous est-il arriv'e ?
— Des choses bien extraordinaires, monsieur Juve, et d’abord, je vous apprends ceci : `a peine 'etiez-vous parti que j’ai recu la visite d’un envoy'e du Comptoir d’Escompte. On m’a remis le million que j’avais demand'e d’urgence en Am'erique.
— Et alors ?
— Oh alors, en v'erit'e, cela 'etait extr^emement f^acheux. Le million est arriv'e, et il est reparti.
— On vous a vol'e ?
— Oui, lui et l’autre.
— Comment, lui et l’autre ?
— Le million qui me restait. Cela 'etait tr`es simple. Sur le bateau qui me menait en France, je vous l’ai dit, j’avais deux millions. On m’en a pris un. Bon. Et on me laisse l’autre. Je demande un nouveau million en Am'erique, pour remplacer le million disparu. Ce soir, le million nouveau est arriv'e. Bon. On le prend, en prenant le premier aussi. Mon coffre-fort est fractur'e.
D'ej`a Juve n’'etait plus dans la pi`ece. Comme un fou, il s’'etait jet'e hors du salon, il courait `a la chambre de l’Am'ericain. La cassette d’acier, comme l’avait dit Backefelder, avait 'et'e fractur'ee `a l’aide l’instruments perfectionn'es 'evidemment. On avait r'eussi `a faire sauter le couvercle et maintenant elle 'etait vide. Les millions 'etaient envol'es. Juve, une seconde, devant le coffret, demeura immobile, furieux.
Ah, il le comprenait. Tout cela n’'etait pas l’effet d’un hasard. Tout cela d'ecoulait d’une volont'e nette, s^ure d’elle. Si Backefelder n’avait 'et'e d’abord, sur le bateau, d'epouill'e que d’un million sur deux, c’'etait 'evidemment que l’auteur du larcin avait merveilleusement pr'evu les intentions de l’Am'ericain. Il avait suppos'e que Backefelder remplacerait le million vol'e.
La ruse 'etait bonne. Au million d'ej`a vol'e sur le transatlantique, le voleur ajoutait le million d'edaign'e par lui sur le bateau et aussi le million envoy'e d’Am'erique. Jamais deux sans trois.
Juve, toutefois, le premier moment de stupeur pass'e, se sentit repris d’une folle curiosit'e. Comment tout cela 'etait-il arriv'e ? Le policier, abandonnant la chambre du vol, retourna aupr`es de l’Am'ericain. Traversant la pi`ece, il apercut, tomb'e contre le mur, une sorte de petit chiffon noir. C’'etait peu de chose et cependant Juve tressaillit `a voir ce morceau d’'etoffe. Il se baissa, il le ramassa, il le d'eploya et des gouttes de sueur lui perl`erent au front. Cette loque 'etait une cagoule, une cagoule noire, la cagoule de…
Puis, le policier s’'etait ressaisi, il avait rejoint Backefelder, toujours flegmatiquement occup'e `a fumer dans le petit salon, et maintenant il le pressait de questions.
— All^o, vous 'etiez tr`es difficile `a contenter, monsieur Juve, disait l’Am'ericain, vous vouliez savoir tout, et vous questionnez tout le temps. Cela 'etait impossible pour moi de vous r'epondre.
— Parlez donc, monsieur Backefelder, dites-moi ce qui vous est arriv'e.
— Je parle. Donc, j’'etais en train de d^iner. Tout seul et tranquillement. Je venais de recevoir le million envoy'e et de le placer dans la cassette, sous mon lit. Je d^inais avec un app'etit raisonnable et une rapidit'e grande, parce que je pensais me coucher de bonne heure. J’'etais au moment o`u je mangeais une banane.
— Oui, alors ?
— Alors le domestique, Joseph, a pass'e derri`ere moi, et puis il m’a attach'e :
— C’est lui qui vous a attach'e ?
— Bien fait, je vous assure. Tout de suite, il m’a mis une serviette sur la bouche. Et puis j’avais les bras li'es, les jambes aussi `a ma chaise. Je ne pouvais plus rien dire, rien faire.
— Assur'ement, r'epondait-il. Mais apr`es, nom d’un chien ? que s’est-il pass'e ?
— Il ne s’'etait pas pass'e d’abord grand’chose. Le domestique Joseph, apr`es m’avoir attach'e, il s’est vers'e un grand verre de vin et il l’a bu, tranquillement. J’ai entendu qu’il ouvrait la porte et qu’il y avait un quelqu’un qui entrait.
— Qui ?
— Pas si vite. Le quelqu’un qui entrait, je l’ai vu sans le voir. Un homme grand, beau, bien fait, un bon boxeur s’il voulait. Mais sans doute il ne veut pas. Un grand v^etement noir, et puis sur le visage il avait un masque, une sorte de grand masque d’'etoffe noire.
— Une cagoule.
— Oui c’'etait Fant^omas, ce 'etait lui tout juste. Je l’ai entendu plusieurs fois appeler par Joseph.
— Et qu’est-ce qu’il a dit ? qu’est-ce qu’il a fait ?
— Il a dit d’abord en entrant dans la salle : « Joseph, ce n’est pas la peine de le tuer, il est trop b^ete pour m'eriter la mort. Attachons-le, ce sera suffisant. »